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GAFA : L’Allemagne pourrait torpiller une initiative « intéressante » de l’UE sur la taxation des profits des géants de l’Internet

GAFA logoL’Allemagne avait accueilli avec réserve la proposition de la Commission européenne de fixer à 3% le taux de la taxe transitoire sur le chiffre d’affaires imposée aux géants d’internet, que sont les GAFA, GAFAM (avec Microsoft), les BATX (en Asie) ou les NATU, en attendant une réforme fiscale en profondeur.

Cette mesure pourtant assez prudente, voire timorée compte tenu du fait que ces entreprises ne payent en Europe que des impôts basés sur 8,5% à 10,1% de leurs profits, alors qu’il oscille entre 20,9% et 23,2% pour les sociétés qui déclarent tous leurs bénéfices en Europe (en fait 33% pour une PME Française, mais bon…). Et même si cet exercice dit d’optimisation fiscale n’est pas utilisé que par que les géants d’Internet, l’initiative de l’UE de juste participation géographique à l’impôt peut paraitre une bonne première étape, d’autant que cette simple première étape, qui si elle est mise en œuvre (pas avant 2019 en tout état de cause) pourrait rapporter environ cinq milliards d’euros.

Mais le ministère allemand des finances songerait selon le journal allemand Bild, qui a pu consulter un document confidentiel à annuler son plan sur la fiscalité des grands acteurs du numérique. Ce document du ministère des Finances mentionne que la « diabolisation » des grandes entreprises numériques « n’est pas productive ».

L’analyse de l’agence de presse Reuter est intéressante, montrant certaines contradictions politiques probables d’un ministre des finances (Olaf Scholz), membre du parti social-démocrate (SPD), et donc de la coalition de la chancelière Angela Merkel, qui avait fait de la taxation des “Gafa” l’un de ses thèmes de campagne lors des élections de l’année dernière.

Donc entre l’Irlande qui est assez logiquement contre cette proposition et l’Allemagne qui tergiverse, assez logiquement il est peu probable que l’UE ne se tranche avant des années sur ce problème des relations entre les instances gouvernementales et les géants d’internet que nous avions évoqué lors du billet PETITE MISE AU POINT SUR LES « GAFA ».

Petite mise au point sur les « GAFA »

Il y a 3 ans, dans cette même Lettre Calipia, nous vous proposions un article résumant une étude très complète de la société Fabernovel sur un phénomène alors assez nouveau : Les GAFA. Cette étude, intitulée GAFAnomics[1] décryptait les facteurs de performances des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon). Outre le bouleversement des usages, cette étude mettait en avant la rupture insufflée par ces géants du numérique concernant les règles établies de la stratégie business (concepts de marché, concurrence, positionnement, etc.).

Et si le ton de notre propos était à l’époque pour le moins positif, nous mettions cependant en garde contre les travers possibles liés à la monétarisation des données personnelles et à une certaine décontraction affichée face au concept de redistribution par l’impôt. Les résultats financiers de ces quatre entreprises étaient cependant ébouriffants et elles étaient en quelques années devenues quasi monopolistiques dans des pans entiers de l’industrie du numérique avec des stratégies innovantes. Ce qui suscitait une certaine admiration de la part des commentateurs et responsables à tel point que le terme de GAFA est quasiment devenu un mot-valise pour illustrer la réussite foudroyante des acteurs de la scène digitale.

Après trois années il nous a cependant paru intéressant de vous proposer ce nouvel article, dans lequel nous allons mettre en avant un certain nombre de dérives qui ont considérablement écorné l’image positive qu’avaient à l’époque ces sociétés.

Pour reprendre la formule d’Éric Scherer, directeur de la prospective de France Télévision dans meta-media[2] voici le déroulé de la situation :

  1. En galopins, au début, ils amusaient ;
  2. En barbares, ensuite, ils étonnaient ;
  3. En monstres, aujourd’hui, ils effraient.

De qui parle t’on en fait ?

Il est rare, en France, qu’une journée ne se passe sans que le terme GAFA (le plus souvent « Les GAFA ») ne soit employé. On le trouve dans la presse web et papier, à la radio, à la télé, mais aussi dans la bouche de candidats à la présidentielle, sous la plume d’économistes ou dans les rapports des associations et organismes qui s’intéressent à la vie du numérique.

Mais dire « Les GAFA », c’est faire un rassemblement qui n’a, au fond, pas beaucoup de sens. Ces sociétés ne sont pas une entité homogène avec une stratégie commune de domination mondiale, mais bel et bien des concurrents avec chacune ses particularités.

  • Apple est loin d’être né du Web et encore aujourd’hui, l’entreprise de Cupertino est plus connue pour son matériel que pour ses logiciels ou son importance dans le cloud (bien qu’elle soit réelle).
  • Google est une agence de publicité, un moteur de recherche, un créateur de robot, un fournisseur d’accès à Internet, un fonds d’investissement, un chercheur en santé et en intelligence artificielle… et Google ne s’appelle plus Google, mais Alphabet.
  • Amazon est un e-commerçant. Tout ce que fait Amazon n’a qu’un but : vendre toujours plus de choses sur Amazon. Kindle, 1-Click, Dash, Alexa, Premium, Prime Now et autres services se regroupent autour de l’activité principale du géant de Seattle : c’est une boutique qui veut vendre des choses matérielles ou immatérielles. Une grosse boutique internationale, mais une boutique quand même.
  • Facebook, enfin, est un réseau social, une régie publicitaire, une plateforme de contenu, un kiosque pour les médias (voire un média), un autre réseau social (Instagram) ou un explorateur de tendances technologiques. C’est, dans un sens, celui qui s’approche le plus de Google / Alphabet.

Donc « Les GAFA » est une expression qui est certes populaire et sans beaucoup de sens, mais qui est surtout devenu symbolique du fait que le fonctionnement de l’économie digitale favorise les économies d’échelles et la domination très forte de quelques acteurs ayant eu des succès très rapides dans des domaines tels que la recherche, les réseaux sociaux, la publicité, le e-commerce, la diffusion de contenu, les nouveaux matériels, etc. Et ce avec des stratégies commerciales agressives, avec une exploitation éhontée des données personnelles collectées et avec une certaine dextérité pour contourner les lois fiscales des pays dans lesquels ils opèrent.

Et a ce titre il serait intéressant d’intégrer dans la liste originale des acteurs traditionnels tels que Microsoft (on parle de plus en plus de GAFAM), mais aussi la société IBM si on anticipe un peu la future importance des acteurs de « l’Intelligence Artificielle » (encore une notion qui mériterait quelques développements).

Pour rester dans le domaine des sociétés américaines, Netflix, Airbnb, Tesla, Uber (« Les NATU ») sont aussi dans le profil. Les chinois quant à eux ne sont pas en reste avec Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi (« Les BATX ») auxquels on peut ajouter Huawei. Et on peut enfin ajouter la japonaise Softbank, le coréen Samsung, et les russes Yandex et Vkontakte pour compléter la liste des monstres du numérique.

Et autant dire que le terrain de jeu de ces GAFA, NATU, BATX, c’est une Union Européenne qui est dépourvue de stratégie et est devenue un nain de l‘industrie numérique. Avec des conséquences sociétales qui sont assez considérables et surtout non maitrisées par les gouvernements qui semblent pour le moins dépassés par la situation et la puissance financière de ces acteurs du numérique que par facilité nous qualifierons de GAFA.

Des chiffres qui donnent le tournis

Avec plus de 540.000 employés Amazon a désormais la taille d’un petit pays ! En trois mois fin 2017 elle a ajouté 160.000 personnes à ses effectifs et doublé de taille en un peu plus d’un an. Au rythme de +30% par an, elle emploiera plus d’un million de personnes d’ici trois ans.

Article GAFA 1

Le groupe vend plus de 350 millions de produits différents en concurrence directe avec plus de 130 grandes firmes. Aux Etats-Unis, Amazon est devenu non seulement le principal magasin en ligne, mais aussi un intermédiaire crucial de la culture et du divertissement (livres, vidéos, …), de l’alimentation (Whole Foods) et depuis peu un majordome domestique, via ses nouvelles bornes intelligentes (Echo, Alexa…).

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Cash Investigation sur Microsoft

cash_investigationUn petit commentaire (et coup de gueule en fait) sur le dernier numéro de Cash investigation hier soir sur France 2…

Autant le dire tout de suite, j’ai trouvé l’émission d’hier soir terriblement racoleuse. Si j’apprécie habituellement Elise Lucet pour sa pugnacité, son coté bulldog, l’émission d’hier soir sur Microsoft en particulier, sous couvert de révélations sur les défauts de l’état dans sa gestion des contrats avec les entreprises, était de mon point de vue très décevante. Des éléments uniquement à charge certes, un traitement très racoleur du sujet (c’est un peu la marque de fabrique de cette émission), mais surtout rien de neuf ! Qu’avons nous appris ?

  • Que le ministère de la défense utilise largement des produits Microsoft, comme toute entreprise française, ou toute organisation publique française, tout comme d’autres produits d’autres fournisseurs informatique : Oracle, IBM, etc (au passage quasiment tous américains…).
  • Que le contrat est important (on parle ici de 40 millions d’euros par an), c’est à dire à peut près autant, voir moins que les fournisseurs cités plus haut 🙂
  • Que ceci aurait été moins cher d’utiliser Linux et Open Office : le même discours tenu depuis 15 ans qui on le sait, n’est pas si simple et ne porte que sur le cout d’acquisition et pas le cout d’usage, de maintenance, etc. Si c’était si évident, on se demande pourquoi en 15 ans, Open Office ne dépasse toujours pas les 2% de parts de marchés…
  • Que Windows et Internet Explorer contiennent des failles de sécurité importantes, en laissant entendre que c’est le seul : c’est oublier un peu vite que Linux & co sont truffés de failles largement révélées par les organismes indépendants tel que Secunia ou autre. On remarquera au passage que les journalistes de Cash Investigation sont plus malins, ils utilisent des produits Apple (mac, iPad & co) dont on sait qu’ils sont dépourvus de failles de sécurité… il suffit de voir les correctifs (et tant mieux) régulier d’Apple pour s’en convaincre 🙂 . La partie prise de contrôle d’un poste de travail sous Windows 7 par un professeur « expert ancien des services secrets » était sans doute la plus divertissante, émotion garantie… de quoi alimenter tous les partisans de la théorie du complot. Ce dernier doit former de sacrés « experts » pour nos entreprises demain…
  • Que Microsoft utilise l’Irlande comme paradis fiscal depuis plus de 15 ans. Comme 100% des boites technologiques ou presque (ce qui n’excuse personne au passage) mais en gros rien de neuf.
  • etc.

Finalement, lorsque l’on connait un peu un sujet, on trouve cette émission beaucoup moins pertinente… de quoi relativiser aussi l’objectivité des autres sujets traités par l’équipe de Cash Investigation, dommage…

Google va finalement payer des impôts en France… euh vraiment ?

Nous apprenions hier soir que le fisc réclame à Google 1,6 Milliards d’impôts composés à la fois « d’erreur de déclaration » et d’une amende. Un beau cadeau d’accueil pour la visite du CEO de Google en France 🙂

L’état se serait-il enfin engagé à lutter efficacement contre le manque à gagner de Ya bo Googlel’évasion fiscale en Europe ? Nous dénoncions dans un billet il y a près de 6 ans (Entreprises citoyennes) l’évasion fiscale des sociétés technologiques, mais même avec 1,6 Milliards pour  Google on est encore très loin du compte… D’autant plus que le principe de concurrence fiscale en Europe (avec l’Irlande principalement, appelons un chat un chat) ne semble pas être remis en cause par ce redressement qui porte sur l’achat (et donc la vente) publicitaire dont le géant de Mountain View à visiblement eu du mal à démontrer qu’il se faisait en Irlande et aux Bermudes. Il y a quelques années c’est sur cette même activité que Microsoft France avait été épinglée, avec des sommes dues beaucoup plus petites et proportionnelles au succès (!) de la régie publicitaire d’MSN…
Mais quid des autres mécaniques du « sandwich irlandais » ? Qui permettent à une entreprise (technologique ou pharmaceutique par exemple)  de payer 50 fois moins d’impôts (en pourcentage) qu’une PME française, grâce au statut magique « d’agent commissionné » et cela en toute légalité, comme le disent à juste titre  les dirigeants locaux de ces grands groupes ?

Bon je crois que finalement on va encore attendre un peu pour que cela change profondément. En attendant ne boudons pas notre plaisir pour ce petit pas 🙂

l’Etat investi dans une solution Open Source pour concurrencer Google Apps et Office 365…

Le titre est très alléchant. C’est sans doute ce que voulait le PDG de Linagora en relayant massivement cette information. Et c’est globalement assez réussi, toute la presse en parle et en particulier la presse économique (dont les échos : Le gouvernement essaie de faire émerger une solution concurrente des géants américains). Ceci sur le thème bien vendeur du génie français face à l’adversité américaine. Un grand classique.

Si l’on creuse un peu, on s’aperçoit ainsi que cela sera 10,7 millions d’Euros qui seront investis (!) dans une solution collaborative mise en place par l’Inria, Polytechnique et… Linagora.

Un dérivé de la solution OBM de ce dernier, mis à mal par l’ensemble des offres Cloud et qui, malgré des annonces successives, n’a jamais vraiment réussi de pénétrer le secteur privé.  Cette même solution est malmenée par Google (champion lui aussi de l’Open Source) et ses offres quasi gratuites en particulier sur le terrain de chasse de la SSII : les collectivités locales. Alors faire jouer la corde sensible de la France face aux américains reste l’éternel levier de la société, à defaut de pouvoir mettre an avant l’argument « Open Source » dont, pas de chance, Google reste (à juste titre ou pas) le symbole !

Autre business de la SSII menacé par Microsoft et Google : les suites bureautique Libre, fer de lance de leurs interventions. Aujourd’hui on ne voit plus vraiment de nouveaux projets OpenOffice, et la concurrence se focalise sur les offres de bureautique en ligne Microsoft Vs Google essentiellement. Il faut bien se rendre à l’évidence que les anti-Microsoft de tous poils qui poussaient OpenOffice on trouvé un autre cheval de bataille : Google 🙂

Alors oui, l’état investi 10,7 millions d’Euro pour soutenir indirectement une entreprise, à mon avis, plus qu’une réelle solution alternative à celles des géants du Web. Honnêtement, qui peut croire que 10,7 millions d’euros peuvent faire quelques choses face aux Milliards investis par d’autres ?

Un beau coup de communication en tout cas 🙂

HTML5 validé par le W3C… dans l’indifférence générale

Etrange phénomène : alors qu’HTML5 est sur toutes les bouches, dans tous les projets, en particulier les projets d’applications mobiles, le fait que le W3C vient (enfin)  de publier (le 28 octobre) officiellement la 5ème révision du standard HTML ne déchaine pas les foules…

L’explication est simple : depuis bientôt 8 ans les principaux acteurs du marché (Apple et Google en tête, suivi par Mozilla et Microsoft) ont mis en place toutes les briques ou presque à l’origine du standard. Et donc le document standardisé n’intéresse plus grand monde, je suis méchant, il intéresse en fait ceux qui doivent s’y conformer pour espérer endiguer leur pertes de parts de marchés ! Les autres se satisfaisant très bien des parts de marché de leur moteur (Apple et Google avec leur Webkit)…

Ce phénomène n’est pas nouveau en informatique (en ne nous rajeuni pas au passage) : souvenez vous du standard Posix dans les années 85-95, tout le monde tentait de s’en approcher mais en fait les fonctionnalités étaient offertes et populaires depuis des lustres.

Bon enfin ne soyons pas rabat joie, HTML5 validé, c’est pas si mal 🙂

[Lettre Calipia] Le hardware est-il réellement stratégique pour le nouveau Microsoft ?

(Article issu de la Lettre Calipia, Abonnement gratuit : calipia.com/lalettre)

Depuis que Satya Nadella a pris la place de Steve Ballmer en tant que PDG de Microsoft, il s’est efforcé de faire entendre sa propre musique et développer sa propre vision pour l’éditeur. Au cœur de cette vision l’accroche « Mobile First and Cloud First ». Si cette vision est très claire d’un point de vue général, c’est bien sûr dans les détails et dans l’exécution qu’elle se révèlera ou non, clé pour Microsoft. Si l’affirmation Cloud est très explicite et ne fait que renforcer le positionnement qu’en avait exposé Steve Ballmer, la stratégie « Mobile First » est parfois plus ambiguë.

Pour être plus clair, Satya Nadella parle-t-il ici des périphériques Windows, de Windows ou plus généralement des services Mobiles sans distinction de plateforme ? S’agit-il des Mobiles « Microsoft » motorisés par les différentes versions de Windows ou les mobiles du marché ? Il va de soi que l’ambiguïté permet plusieurs interprétations.

Ainsi si vous travaillez par exemple à la vente des Lumia ou des Surface, il n’y a pas de débat pour vous, on parle bien entendu des périphériques Microsoft. Même réflexion si vous vous chargez de la promotion de la dernière version de Windows, et puis comment pourrait-il en être autrement ? Quel employé aurait l’outrecuidance d’en affirmer le contraire ?

Et bien je pense que cet employé existe, et qu’il se nomme Satya Nadella 🙂

Lors du diner annuel de la Chambre de Commerce de Seattle auquel il participait, le journaliste Todd Bishop de Geekwire[1] lui a demandé ce qu’il comptait faire pour améliorer les ventes de Windows Phone dont les parts de marché restent très faibles aux Etats Unis et ne montrent pas de signes évident de croissance. Satya Nadella, ne s’est pas lancé comme on pouvait peut-être l’imaginer dans une explication de texte des tactiques mises en œuvre, expliquant comment par exemple il comptait recruter de nouveaux partenaires coté opérateurs et coté constructeurs, il n’a pas mis en avant la nouvelle politique de gratuité de Windows Phone visant à reprendre des parts de marché à Android, il n’a pas non plus parlé des synergies pourtant présentes dans toutes les présentations entre Windows Phone 8 et Windows 8, de l’interface Modern UI, des interfaces de programmations identiques, d’un application store bientôt unique (annoncé hier avec Windows 10) entre ces systèmes.

Non rien de tout cela. Il a préféré formuler une réponse plus surprenante mais qui en dit long je pense sur sa vision :satya « La part de marché de Windows Phone n’a pas d’importance »

Pour enfoncer le clou, il a poursuivi avec ce qui selon lui doit être l’objectif de la société : « Ce n’est pas l’appareil qui est au centre de notre vision mais la personne. C’est de faire que nos plateformes de services offrent la plus grande productivité possible aux utilisateurs (…) Il y aura à l’avenir de nombreux appareils, des grands et des petits, des facteurs de formes qui n’existent pas encore. Vos souvenirs numériques, vos expériences de productivité sur l’ensemble de ces dispositifs seront les points essentiels (…) Notre objectif est de rendre disponible les applications Microsoft sur n’importe quel poste indépendamment du fait qu’il soit sous Windows ou non ».

Au moins c’est clair et les choses sont dites.

stat1 Au-delà des déclinaisons de Windows, évoquées précédemment, je pense que le positionnement de Microsoft en tant que constructeur de matériel n’a pas la même importance pour un Satya Nadella  que pour un Steve Ballmer hurlant « Devices, Devices, Devices… » !

Posons-nous la question : si Satya Nadella avait été à la place de Steve Ballmer il y a un an, aurait-il pris la décision de racheter la division mobile de Nokia ?

Au vu de la récente actualité sur les licenciements massifs chez ce dernier (y compris dans les forces de fabrication et de R&D ne faisant pas de doublons avec des effectifs chez Microsoft), ma conviction est qu’il n’aurait sans doute pas pris la même décision que son prédécesseur… L’alliance à haut niveau MS-Nokia lui aurait peut-être suffit ? Et l’on peut même se poser la question si la division mobile de Nokia est encore réellement viable amputée de la moitié de ses effectifs ? La société de Satya n’est plus la « Devices and Service Company » de Steve …

Le Hardware : stratégique ou purement tactique ?

Disons le tout de suite, Microsoft conçoit depuis très longtemps du Hardware, depuis 2001 avec l’Xbox et depuis plus longtemps encore des claviers, des souris, des webcams… Les plus anciens se souviendrons également que Microsoft avait également créé des cartes son (dont la Microsoft Sound System), des hauts parleurs, et même des cartes mémoire pour imprimante HP (Windows Printing System)…

Si l’activité Xbox est très particulière et s’adresse à un marché bien spécifique avec son propre écosystème (dont le business model ne repose pas sur le hardware mais sur les jeux et l’activité Online), le reste des activités matérielles de Microsoft n’a jamais vraiment été très stratégique mais essentiellement tactique. Il était là  pour réaliser quelques ventes incrémentales, voire pour montrer un peu la voie (on se souvient de la touche « Windows » des claviers faisant ensuite des émules chez les Logitech, ou encore plus récemment de la RoundTable pour Lync reprise maintenant par Polycom). De plus, ce qui peut poser des problèmes à Microsoft autour du Hardware est clairement sa rentabilité intrinsèque.

Microsoft depuis toujours réalise une marge très importante sur le software : de l’ordre de 30%. Sur ses services en ligne, les marges devraient être comparables à terme si l’on juge des derniers résultats publiés par la société sur les ventes d’Office 365 par exemple. Il est clair que de telles marges ne sont pas possibles côté matériel.

Même Apple, pourtant uniquement sur un segment premium et bénéficiant du positionnement du statut de « Référence » sur les tablettes et Smartphones, n’atteint pas de tels niveaux. La firme à la pomme voit au fil des ans sa confortable marge se réduire (un peu) alors que les produits de ses concurrents progressent.

Microsoft n’est pas dans la même situation. L’essentiel des ventes de ses smartphones ne se font pas sur le segment premium, le Lumia « haut de gamme » est à la moitié du prix d’un téléphone Apple. Les Lumia jouent en fait dans la même catégorie que les smartphones Android, catégorie où la marge est extrêmement faible, avec obligation de faire du volume pour garantir une rentabilité.

stat2 Si les ventes sont importantes en volume dans certains pays européens avec près de 10% de parts de marché, ces dernières sont tirées très majoritairement par les Lumia d’entrée de gamme (5XX et 6XX) synonymes de marges encore plus réduites. Au niveau mondial, contrairement à Android, les ventes restent très faibles et sont même en régression sur le dernier semestre … stat3 Elles affichent une baisse de -10% tandis qu’Android progresse de 33% et Apple de 13%. Le cas des Tablettes Surface de Microsoft est différent : si elles se positionnent clairement sur le marché haut de gamme, (positionnement renforcé avec la version 3), le niveau des ventes serait encore très faible. Les pertes de l’activité tablette de Microsoft auraient été estimées à 1,7 Milliard de $ en juillet dernier après la publication des résultats annuels de l’éditeur (sources : document transmis par Microsoft à la SEC[2] et analyse de The Register[3]). Espérons pour l’éditeur que la version 3 (très attrayante au demeurant) l’aide à remonter la pente…

Remarquons au passage qu’il a profité de cette évolution pour revoir sa communication : ce qui était « La tablette sans compromis » des versions 1 et 2 est plus clairement maintenant un ultra portable qui fait aussi tablette et peut donc « remplacer le PC ». Les publicités comparatives ne se font plus vis à vis de l’iPad mais du Macbook Air.  En tout cas la concurrence risque d’être également rude vis à vis des autres constructeurs. Pas sûr également que les différentiateurs de cette Surface Pro 3 soient assez forts pour garantir un haut niveau de marge.

Faire du matériel pour vendre du Software et du Service ?

Lorsque les acteurs du logiciel se sont aventurés à faire du matériel, l’objectif a souvent été pour eux d’accélérer la promotion de leurs logiciels et leurs services. Le moins que l’on puisse dire c’est que cela a rarement été couronné de succès.  Google qui a tenté l’aventure en rachetant Motorola l’a revendu il y a moins d’un an au chinois Lenovo. La cause officielle : un manque de synergie, plus officieusement, Google était sans doute bien plus motivé par l’acquisition de brevets que par la mise en œuvre d’une véritable stratégie de constructeur de mobiles.

A l’inverse IBM à revendu ses activités PC et Serveurs à Lenovo, en cause, là encore la rentabilité, la maitrise du matériel n’étant pas jugé par la société comme un catalyseur suffisant pour la vente de ses services. Reste le cas d’Apple, mais ce dernier à toujours été un constructeur faisant du software avant tout pour vendre son matériel (la gratuité des OS de ce dernier en constituant une belle illustration).

Même si des exemples existent, y a-t-il un seul cas de réussite en la matière ? Avec le rachat de  Sun par Oracle, ce dernier est devenu lui aussi un constructeur, mais la vente de matériel par le spécialiste de la base de donnée est-elle là encore un succès ? Ses véritables motivations, n’étaient-elles pas là ailleurs : comme dans la division logiciel de Sun qui détenait aussi Java, MySQL, OpenOffice ?

Pour conclure sur une question, certes un peu provocante, résumant bien à mon avis le positionnement de Microsoft : selon vous quel est le produit qui accélère le plus les ventes d’un produit au cœur de la stratégie de Microsoft tel qu’Office 365 en entreprise depuis 3 ans ?

  • Réponse A : les tablettes Surfaces et les Smartphones Lumia
  • Réponse B : Les iPads, iPhones, Tablettes et Smartphones Android

Ne cherchez pas la réponse dans le prochain article de la lettre Calipia, mais plutôt dans la publication des résultats de Microsoft et les discours de son nouveau PDG 🙂

Nous reviendrons sur ces sujets et bien d’autres lors du prochain Briefing Calipia (novembre et décembre 2014), n’hésitez-pas nous rejoindre : calipia.com/briefing

[1] http://www.geekwire.com/2014/microsoft-ceo-satya-nadella

[2] http://www.sec.gov/Archives/edgar/data/789019/000119312513310206/d527745d10k.htm

[3] http://www.theregister.co.uk/2013/07/30/microsoft_surface_sales_disaster/

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