Souveraineté numérique à la française : pourquoi les migrations vers le libre finissent presque toujours sur Microsoft…

Il existe en France une tradition aussi solide que le millefeuille administratif : annoncer avec éclat une migration vers les logiciels libres, laisser les mois passer, puis constater discrètement que Microsoft est toujours là. Ce cycle, entamé au tournant des années 2000 et récemment relancé par la DINUM en avril 2026, mérite qu’on en dresse un inventaire honnête, à destination de ceux qui, dans les DSI, ont vécu certains de ces épisodes de l’intérieur.

Cet article n’est ni un plaidoyer pour le logiciel libre ni une défense de l’écosystème propriétaire. C’est un exercice de mémoire critique, avec des chiffres, des dates et quelques leçons à tirer pour les acteurs qui, aujourd’hui, doivent évaluer la crédibilité des nouvelles annonces gouvernementales.

Les années fondatrices : quand l’ATICA semait des guides

Les premières velléités institutionnelles remontent au gouvernement Jospin. L’Agence pour les Technologies de l’Information et de la Communication dans l’Administration, l’ATICA, est mandatée par le Comité Interministériel pour la Réforme de l’État pour produire un cadre de référence sur l’usage des licences libres dans les administrations. L’objectif affiché n’est pas uniquement économique : il s’agit d’autonomie juridique, de pérennité des formats documentaires et d’une certaine éthique de la donnée publique. Des arguments qui n’ont pas pris une ride.

En pratique, l’ATICA produit des guides, publie des recommandations, et disparaît en 2003, remplacée par l’ADAE (Agence pour le Développement de l’Administration Electronique), qui reprend le flambeau… avant d’être absorbée à son tour. Une circulaire de février 2003 recommande la migration des documents administratifs vers XML pour favoriser l’interopérabilité. C’est techniquement sensé. Ce n’est pas contraignant. Et ce n’est donc pas vraiment suivi.

Ce premier acte donne le ton. L’État sait articuler un discours cohérent sur la souveraineté numérique. Il sait moins imposer une trajectoire à ses propres administrations.

2005-2006 : l’année des grandes annonces bureautiques

La période 2004-2006 constitue le premier pic rhétorique. Les annonces se multiplient et les chiffres donnent le vertige. Le ministère de l’Intérieur propose OpenOffice à ses 50 000 agents. Les douanes déploient l’outil sur 16 000 postes. Le ministère de l’Équipement annonce une migration sur 55 000 machines. Le Trésor public, dans un communiqué remarqué de novembre 2006, annonce la migration de 80 000 PC vers OpenOffice, une économie estimée à 29 millions d’euros. Et pour couronner le tout, l’administration française communique sur la migration de 400 000 postes vers OpenOffice d’ici 2007, en particulier au ministère des Finances.

Ce chiffre de 400 000 postes circule abondamment. Il ne sera jamais atteint. Il ne sera jamais vraiment démenti non plus. Il finira par se dissoudre dans le silence administratif, remplacé par d’autres chiffres, d’autres années.

Ce qui se passe concrètement dans ces ministères est plus nuancé. OpenOffice est souvent installé en parallèle de Microsoft Office, dans une logique de double équipement qui rassure les décideurs politiques sans déstabiliser les utilisateurs. Les agents continuent massivement d’utiliser Word et Excel, notamment parce que les macros VBA, les modèles institutionnels et les formulaires métier ne sont tout simplement pas compatibles avec OpenOffice. La compatibilité documentaire, présentée comme résolue par les promoteurs du logiciel libre, reste le vrai point dur.

La Gendarmerie nationale : la seule migration qui tient la route

Dans ce tableau d’annonces partiellement tenues, il existe un contre-exemple remarquable. La Gendarmerie nationale entame en 2004 sa transition vers les logiciels libres avec le déploiement progressif d’OpenOffice, de Firefox et de Thunderbird sur ses postes de travail. Quatre ans plus tard, en 2008, elle franchit le pas décisif : remplacer Windows par une distribution Ubuntu personnalisée baptisée GendBuntu, déployée sur l’ensemble de son parc, soit environ 85 000 machines réparties sur 4 500 sites.

Le déclencheur est certes conjoncturel : Microsoft annonce la fin du support de Windows XP, ce qui oblige la Gendarmerie à choisir entre acheter de nouvelles licences Windows ou bifurquer. Elle bifurque. Mais la décision n’est pas improvisée : elle s’appuie sur plusieurs années de montée en compétence interne, d’adaptation des applications métier, et de construction d’une gouvernance SI cohérente.

En juin 2024, le bilan est sans ambiguïté : 97 % des 103 164 postes de la Gendarmerie tournent sous GendBuntu. Le lieutenant-colonel Stéphane Dumond, qui a piloté une partie du projet, résume l’affaire avec une formule qui a marqué les esprits dans la communauté open source : la migration de 70 000 postes sous Linux a été « un non-évènement ». Les économies annuelles sur les licences Microsoft se chiffrent en millions d’euros, et la TCO globale a diminué d’environ 40 % selon les estimations disponibles.

Ce succès repose sur trois facteurs que les autres administrations n’ont jamais réunis simultanément : une gouvernance interne stable et durable, un support technique souverain avec des compétences Linux développées en propre, et une volonté politique maintenue sur plus de deux décennies, indépendante des changements de ministre ou de directeur. Ce dernier point est sans doute le plus difficile à reproduire dans le reste de l’appareil d’État.

L’Assemblée nationale : un parfait cas d’école

L’Assemblée nationale incarne à elle seule la trajectoire typique de ces migrations françaises. En novembre 2006, elle annonce officiellement le basculement des postes informatiques des 577 députés et de leurs collaborateurs vers les logiciels libres à compter de la nouvelle législature. Le marché est attribué à Linagora et Unilog, la distribution retenue est Ubuntu, la suite bureautique est OpenOffice, le navigateur Firefox. Le coût total est modeste : environ 80 000 euros. L’ambition politique est forte.

En juin 2007, les 1 145 PC basculent effectivement. Les premiers retours d’expérience, recueillis un an plus tard, sont globalement positifs. Plusieurs députés se déclarent satisfaits, certains vont jusqu’à migrer leur bureau de circonscription vers le logiciel libre dans la foulée.

Et puis vient 2012, et le renouvellement du parc informatique à l’occasion de la nouvelle législature. Un questeur, Philippe Briand, organise ce que les communautés open source appellent pudiquement « le retour de Windows ». Le nouvel appel d’offres propose aux députés un choix : Ubuntu avec LibreOffice, ou Windows avec le Pack Office 2010. Le problème est structurel : la messagerie interne de l’Assemblée fonctionne sous Microsoft Exchange. Or Outlook n’est disponible que sous Windows. Les secrétaires des groupes parlementaires, qui traitent un volume important d’échanges, se retrouvent à utiliser une interface webmail dégradée sous Linux alors que leurs collègues du secteur privé ont Outlook. Face à ce choix présenté comme libre, la majorité des députés choisit Windows.

La leçon est cinglante : une migration Linux qui ne migre pas aussi l’infrastructure de messagerie et les applications métier satellites est une migration qui finira par se retourner. L’homogénéité du SI est une condition de succès, pas une contrainte optionnelle.

La parenthèse Office 365 : Microsoft reprend l’avantage par le cloud

Si les années 2005-2010 avaient vu des progrès réels, même partiels, vers le logiciel libre dans certaines administrations, la décennie suivante connaît un mouvement inverse discret mais massif. La montée en puissance de Microsoft 365 en mode SaaS, avec ses promesses d’intégration, de collaboration en temps réel et de réduction des coûts d’infrastructure, convainc de nombreuses DSI ministérielles de souscrire des abonnements cloud. La transformation numérique des administrations, accélérée par la crise sanitaire de 2020, se fait en grande partie sur Teams, SharePoint et Exchange Online.

C’est dans ce contexte que la DINUM publie, au tournant de 2021, sa doctrine « Cloud au Centre », qui rappelle que la migration des outils collaboratifs vers l’offre Office 365 de Microsoft n’est pas conforme aux exigences de souveraineté numérique, Microsoft étant soumis aux lois extraterritoriales américaines. Le constat est lucide. Il arrive toutefois après que plusieurs ministères ont déjà signé leurs contrats. La fenêtre d’intervention réglementaire s’est refermée trop tard sur la trajectoire technique.

Avril 2026 : acte n du même scénario, ou vraie rupture ?

Le 8 avril 2026, lors d’un séminaire interministériel, la DINUM annonce l’abandon progressif de Windows au profit de Linux pour les postes de travail des administrations publiques. L’ambition est considérable : 2,5 millions de postes de fonctionnaires sous distribution libre d’ici 2027, chaque ministère devant remettre une feuille de route à l’automne 2026. Microsoft Teams et Zoom seront techniquement bloqués sur le réseau interministériel. La Caisse nationale d’Assurance Maladie annonce simultanément la migration de ses 80 000 agents vers les outils souverains Tchap, Visio et FranceTransfert.

Pour justifier la faisabilité, la DINUM s’appuie explicitement sur le précédent GendBuntu. C’est honnête. La Gendarmerie prouve effectivement depuis 20 ans qu’une migration de masse est possible. Mais elle prouve aussi, précisément, les conditions exceptionnelles qu’elle requiert.

Plusieurs questions opérationnelles restent ouvertes. Le choix de la distribution Linux n’est pas encore arrêté à l’échelle interministérielle, ce qui n’est pas un détail : Ubuntu est d’origine sud-africaine, Red Hat appartient à IBM, et la Fondation Linux est domiciliée à San Francisco. La souveraineté numérique par le logiciel libre suppose une réflexion sur la provenance des distributions elles-mêmes, que les partisans les plus enthousiastes de l’annonce ne semblent pas tous avoir menée jusqu’au bout. Le projet OpenBuro, qui vise à créer un standard européen d’orchestration en alternative à Microsoft 365, apporte une brique supplémentaire, mais son niveau de maturité reste à démontrer en production à cette échelle.

Ce que l’histoire enseigne aux DSI d’aujourd’hui

Trente ans de tentatives permettent d’identifier quelques constantes que tout architecte SI confronté à une décision de migration devrait avoir en tête.

Le premier enseignement est que le coût des licences n’est pas le vrai enjeu. Il représente rarement plus de 15 à 20 % du coût total de possession d’un environnement bureautique, une fois intégrés la formation, le support, les intégrations applicatives et la gestion du changement. Les économies annoncées à grand renfort de communiqués sont systématiquement sur-estimées dans les projections initiales et sous-estimées dans les coûts cachés.

Le deuxième enseignement est que la compatibilité applicative tue plus de migrations Linux que les utilisateurs. Macros VBA, formulaires métier, intégrations Exchange, applications de gestion dédiées à Windows : chaque dépendance non traitée est une grenade dégoupillée. L’inventaire des dépendances doit précéder la décision politique, pas la suivre.

Le troisième enseignement, illustré de façon presque caricaturale par l’Assemblée nationale, est que donner le choix aux utilisateurs finaux entre Windows et Linux revient à choisir Windows. Une migration qui n’est pas intégrale est une migration qui finira par régresser.

Le quatrième enseignement est peut-être le plus inconfortable : la durabilité d’une migration dépend de la stabilité de la gouvernance SI, pas de la qualité intrinsèque du logiciel. La Gendarmerie réussit parce qu’elle maintient une continuité de vision sur vingt ans. L’Assemblée nationale échoue parce que la décision est renversée au premier changement de questeur. Les DSI qui s’engagent sur une migration Linux en 2026 devront construire cette gouvernance avant de commencer le déploiement.

2 Commentaires

  • Avatar de Didier Bonet

    La fenêtre d’opportunité est ouverte grâce à l’attitude de l’administration actuelle états-unienne, reste à voir si la volonté de faire ira jusqu’au bout.

  • Stephane Sabbague
    Avatar de Stephane Sabbague

    Oui c’est vrai, mais à mon avis pas simple techniquement du fait du poids de l’existant (ce qui n’étais pas tout à fait le cas de la Gendarmerie où très majoritairement il s’agissait de nouvel équipement…)

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