Les agents conversationnels : vers la démolition du modèle SaaS ou sa consolidation ?

C’est LA question qui agite actuellement le monde des investisseurs : avec la montée en puissance des IA génératives de code, les futurs logiciels d’entreprise ne seront-ils réalisés à la demande sans avoir besoin des fournisseurs de logiciels en SaaS, et en premier lieu d’éditeurs tels que Salesforce, pionnier en ce domaine ?

L’arrivée en force de l’intelligence artificielle générative dans l’écosystème professionnel a déclenché une vague d’inquiétude, voire de panique, parmi les éditeurs de logiciels d’entreprise. On a vu les marchés s’agiter, craignant que ces nouvelles capacités, dignes d’une science-fiction prémonitoire, ne rendent obsolètes des pans entiers de leurs offres. Pourtant, les dernières annonces d’Anthropic concernant Claude Cowork, et la réaction boursière qui a suivi, nous invitent à une analyse plus nuancée, voire à un certain cynisme salutaire.

Anthropic : te tact du collaborateur dévoué ou la finesse du conquérant ?

Lorsque Anthropic a détaillé les capacités de Claude Cowork à interagir avec des applications comme DocuSign, LegalZoom ou Salesforce, on s’attendait à un nouveau frisson dans le dos des investisseurs. Or, surprise ! Les actions de certains éditeurs, comme Figma, ServiceNow ou Salesforce, ont même connu un léger rebond. Comment interpréter ce paradoxe ?

Il semble qu’Anthropic ait joué la carte de la subtilité, voire de la diplomatie. Son discours public met l’accent sur les partenariats plutôt que sur la concurrence, positionnant Claude Cowork non pas comme un substitut aux logiciels existants, mais comme un assistant puissant pour les employés. L’IA augmenterait la productivité des travailleurs qualifiés, tout en ciblant potentiellement les tâches répétitives et à faible valeur ajoutée. Peter McCrory, économiste en chef d’Anthropic, a d’ailleurs souligné un impact « très inégal » sur le marché du travail, épargnant (pour l’instant ?) les cols blancs les plus aguerris. C’est une stratégie astucieuse : elle apaise les éditeurs en leur garantissant la pérennité de leurs licences logicielles – car, après tout, l’IA aura toujours besoin d’accéder aux données via leurs interfaces – tout en laissant planer la menace, plus diffuse, sur les effectifs humains.

OpenAI : la pression chiffrée

Face à cette approche, OpenAI semble adopter une posture plus frontale, voire plus agressive, du moins en privé. Si des partenariats similaires avec des entreprises comme Salesforce ont été établis, les messages internes aux investisseurs, rapportés récemment, sont sans équivoque. OpenAI anticipe que ses agents IA pourront, à terme, se substituer aux logiciels d’entreprises telles que Salesforce, Workday, Adobe ou Atlassian. Pour étayer cette vision, les dirigeants d’OpenAI ont même présenté des projections de revenus vertigineuses, soulignant l’énorme valeur qu’ils estiment capter.

Leur argumentaire repose sur un calcul séduisant : l’utilisation de ChatGPT permettrait à un employé moyen d’économiser environ 50 minutes par jour, soit l’équivalent de 50 dollars. Face à un abonnement ChatGPT Business à 25 dollars par mois et par utilisateur, OpenAI estime ne capturer qu’une fraction infime de la valeur générée. Cette rhétorique, axée sur le « Worker-Savings Calculation », positionne clairement l’IA comme un levier de rationalisation des coûts de main-d’œuvre, et par extension, comme un potentiel concurrent direct aux solutions logicielles existantes. L’IA de « Frontier » ambitionne de se superposer aux applications d’entreprise, devenant le point de contrôle pour l’accès et l’exploitation des données critiques.

La réplique du SaaS : le paradoxe du « péage numérique »

Les éditeurs de logiciels historiques ne sont évidemment pas restés inertes face à cette déferlante. Leur défense s’articule autour de plusieurs axes. Des acteurs comme ServiceNow et Microsoft vantent la fiabilité, la sécurité et la conformité réglementaire de leurs solutions, des aspects où les produits IA « expérimentaux » peuvent encore pêcher. D’autres, comme HubSpot, envisagent de monétiser l’accès de ces agents IA à leurs données. « Nous ne sommes pas un pipeline de données gratuit pour tout le monde », a claironné Yamini Rangan, PDG de HubSpot.

Cependant, cette « taxe IA » ou « péage numérique » soulève une question fondamentale : quelle est la capacité réelle des éditeurs à bloquer l’accès de ces agents ? Le principe même d’un agent IA est d’émuler un utilisateur humain pour interagir avec les applications. Même Satya Nadella, PDG de Microsoft, a reconnu en 2024 la difficulté, voire l’impossibilité, de bloquer purement et simplement ces agents. Leurs défenses les plus solides résident peut-être dans leur expertise en matière de conformité aux réglementations mondiales sur les données et la confidentialité, un domaine où les startups IA, par nature plus agiles mais moins encadrées, ont encore du chemin à faire.

L’Agent IA comme outil de désintermédiation

Au-delà des batailles de positionnement, la réalité sur le terrain commence à dessiner un futur où les agents IA modifient l’interaction même avec les logiciels. L’exemple d’un cadre de la cybersécurité, qui a réussi à économiser plus de 100 000 dollars par an en frais pour un produit CrowdStrike grâce à un agent IA, est éloquent. En connectant un agent Torq, alimenté par OpenAI et Anthropic, aux données de connexion brutes déjà collectées par Microsoft, il a pu automatiser la gestion et la sécurisation des comptes à un coût significativement réduit.

Cet exemple met en lumière une tendance lourde : les agents IA peuvent désintermédier certaines fonctionnalités coûteuses des logiciels existants. Si les éditeurs de logiciels restent des sources de données incontournables, leur valeur ajoutée « fonctionnelle » peut être érodée par des solutions IA plus agiles et potentiellement moins onéreuses. Le logiciel risque de passer d’un statut d’outil « primaire » à celui de simple « source de données », reléguant l’IA au rang de l’acteur principal de l’orchestration des processus.

En conclusion, l’écosystème du logiciel d’entreprise est à la croisée des chemins. L’IA générative n’est pas qu’une simple fonctionnalité supplémentaire ; elle est un tsunami qui force à repenser la création de valeur, le modèle économique et, in fine, la place de l’humain dans l’entreprise. Les architectures et directeurs des systèmes d’information doivent aujourd’hui non seulement intégrer ces nouvelles capacités, mais aussi anticiper les répercussions profondes sur leurs stratégies d’acquisition logicielles, leurs coûts d’exploitation et, in fine, sur l’organisation même du travail. Le spectacle est loin d’être terminé, et les feux d’artifice, comme le dit si bien la source, sont à prévoir.

Nous reviendrons sur tout ceci lors du prochain Briefing Calipia en juin, dans le détail et les conséquences bien concrètes sur nos entreprises à moyen terme (et sur les licences associées…)

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