Le crépuscule du « Made in USA » : quand l’Amérique peut compromettre sa propre marque à l’international

Il n’est de secret pour personne que l’administration Trump n’aide pas à vendre le Made In USA en dehors des Etats Unis et encore moins en Europe. Trump est sans doute un excellent commercial… pour nous inciter à trouver des solutions Européenne garantissant notre souveraineté numérique (si c’est possible…) !

Dans le paysage complexe du commerce international, la perception d’une nation peut s’avérer aussi cruciale que la qualité de ses produits ou l’ingéniosité de ses innovations. Longtemps synonyme de fiabilité, d’innovation et, paradoxalement, d’une certaine neutralité économique, l’image des États-Unis à l’étranger semble connaître une érosion préoccupante. Cette dégradation, loin d’être anecdotique, commence à impacter directement le tissu économique de certaines entreprises américaines, même les plus agiles.

Prenons l’exemple de Peak Design, un fabricant d’accessoires de photographie dont la réputation est solidement établie. Dans une communication récente (voir plus bas), l’entreprise exprime ouvertement ses inquiétudes concernant l’impact des politiques gouvernementales américaines sur sa capacité à opérer et à maintenir sa position sur les marchés mondiaux. Plus précisément, Peak Design met en lumière la perception croissante d’une Amérique instable, imprévisible et même, pour certains, isolationniste.

Les coûts tangibles d’une image dégradée

Pour un DSI, les implications d’une telle situation résonnent bien au-delà des simples considérations marketing. Elles touchent directement la résilience des chaînes d’approvisionnement, la gestion des risques géopolitiques et la pérennité des investissements technologiques.

Lorsque Peak Design mentionne les « tariffs and trade wars », cela ne se traduit pas uniquement par une augmentation des prix pour le consommateur final. En amont, c’est une pression accrue sur les coûts logistiques, la nécessité de revoir les stratégies d’approvisionnement et potentiellement de diversifier les sources, une tâche complexe et coûteuse pour toute entreprise disposant d’une supply chain mondiale intégrée. Les systèmes ERP et SCM sont alors mis à rude épreuve, devant s’adapter à une volatilité réglementaire et tarifaire sans précédent.

L’entreprise évoque également le « bad press » et la « dégringolade de la perception de notre marque nationale » (« the plummeting perception of our national brand »). Au-delà de l’aspect émotionnel, cette « mauvaise presse » peut se traduire par des réticences de la part de partenaires commerciaux étrangers, des difficultés à recruter des talents internationaux ou même une préférence accrue pour des alternatives non-américaines dans les appels d’offres. Pour les entreprises technologiques, dont le capital immatériel est souvent lié à leur réputation et à leur capacité à attirer les meilleurs cerveaux, cette dégradation est un poison lent. Les décisions d’investissement dans des infrastructures IT, des plateformes cloud ou des solutions de cybersécurité peuvent être influencées par le désir de réduire la dépendance vis-à-vis d’un écosystème national perçu comme risqué.

Le spectre de la fragmentation numérique

Si l’on extrapole au-delà des préoccupations d’une entreprise de biens de consommation, le secteur des technologies est particulièrement vulnérable. L’image de marque des États-Unis est intrinsèquement liée à celle de ses géants technologiques : Microsoft, Apple, Google, Amazon, etc. Or, la perception d’une Amérique protectionniste, voire agressive sur le plan commercial, peut alimenter un mouvement de fragmentation numérique.

Les tentatives de « découplage » technologique, notamment entre les États-Unis et la Chine, ne sont plus de la science-fiction. Elles se traduisent par des exigences de souveraineté des données, la promotion de standards alternatifs et la montée en puissance d’acteurs locaux dans de nombreuses régions. Pour les architectes IT, cela signifie des architectures plus complexes, des défis d’interopérabilité accrus et des stratégies de localisation de données et d’applications qui peuvent s’avérer extrêmement coûteuses à mettre en œuvre et à maintenir. La « stack » technologique mondiale, longtemps dominée par les solutions américaines, pourrait bien se diversifier contrainte et forcée, avec des implications majeures pour la sécurité, la performance et l’agilité des systèmes d’information.

Une voie semée d’embûches pour les entreprises américaines

L’ironie de la situation est que les mêmes politiques visant à protéger les intérêts nationaux américains semblent, dans une certaine mesure, fragiliser la position de ses propres entreprises à l’étranger. Le « Made in USA », qui était un argument de vente, risque de devenir un facteur de risque dans certains contextes. Les entreprises, petites et grandes, sont contraintes de naviguer dans un environnement de plus en plus volatil, où la politique étrangère peut avoir des répercussions directes sur leur bilan.

Pour nous, à mon avis, la leçon est claire : la résilience ne se limite plus à la robustesse technique. Elle englobe désormais une compréhension fine des dynamiques géopolitiques et de leur impact sur la stratégie technologique. Il s’agit d’anticiper les risques liés à la souveraineté des données, à la diversification des fournisseurs et à la capacité d’adaptation des systèmes d’information face à des chocs externes imprévus. L’heure n’est plus à la naïveté du marché globalisé sans entraves, mais à la pragmatisme d’un monde où la politique s’invite à toutes les strates de l’entreprise…

Si seulement les patrons de Microsoft, Google, Apple ou Amazon pouvaient avoir le même courage que celui de Peak Design (qui fait pourtant 40 % de son business aux USA… mais dépend sans doute bien moins des contrats gouvernementaux)

Cf le mail du patron de Peak Design :

Objet : À nos amis en dehors des États-Unis…

Bonjour Stéphane,

Ici Peter, fondateur et PDG de Peak Design.

Si vous lisez ceci, c’est que vous êtes un client ou un partenaire situé en dehors des États-Unis. Il peut paraître étrange de recevoir une telle lettre de la part du dirigeant d’une marque d’équipement, mais je me sens néanmoins obligé de diffuser ce message.

Je suis un Américain fier de l’être. Je pense que ce pays a fait plus de bien que de mal à ce monde. Il n’a jamais été parfait, mais j’aime et je respecte les principes fondateurs de cette nation, ainsi que les lois énoncées par notre Constitution qui visent à préserver ces idéaux.

Pourtant, en tant qu’Américain fier, je suis profondément attristé par ce que je vois ici. Intimidation. Attitudes du « moi d’abord ». Isolationnisme. Arrogance. Manque de vision à long terme. Application sélective de la loi. Cruauté envers les immigrés. Cela me donne la nausée au plus profond de moi-même.

Je veux que vous sachiez cela. Je veux que vous le sachiez parce qu’une partie de notre mission consiste à traiter nos clients comme des pairs. Vous êtes de l’autre côté de la barrière, et vous ne réalisez peut-être pas ce que je ressens — ce que beaucoup d’entre nous ressentent — chez Peak et à travers ce pays.

La politique et l’élaboration de mesures gouvernementales sont des tâches difficiles dans n’importe quelle nation. Même si je ne partage pas bon nombre des préoccupations qui ont porté l’administration actuelle au pouvoir, je les comprends. Et je ne pense pas que les gens qui ont voté pour nos dirigeants actuels soient diaboliques, stupides ou mauvais. Ils ont simplement des perspectives et des contextes différents des miens.

Pourtant… ce qui se passe actuellement est trop grave pour être passé sous silence.

Je crois que la majorité des habitants de ce pays ressentent la même chose que moi. Si nous parvenons à organiser des élections équitables cet automne, j’espère que cela sera révélé. Mais quoi qu’il en soit… sachez que nous sommes toujours là. À nous battre de l’intérieur.

Je suis né chanceux sur de nombreux fronts, et l’un d’eux est que je suis un éternel optimiste. Quelqu’un qui croit qu’à travers tous les hauts et les bas que ce monde a connus au fil du temps, si l’on prend suffisamment de recul, nous (les humains) finissons toujours par l’emporter. Et je pense que c’est aussi ce qui va se passer dans ce cas précis. Finalement.

J’écris cette note parce que, quand cela arrivera, j’espère que vous serez prêts à nous pardonner notre folie. Le temps, et les coûts payés entre-temps, nous le diront.

Nous sommes tous dans le même bateau.

pd

Peter Dering Fondateur et PDG de Peak Design

PS — Je reconnais également que ce qui se passe dans mon pays — et pire encore — se produit ailleurs. Je ne prétendrai pas vivre au centre de l’Univers. J’offre mon respect et ma solidarité à tous ceux qui lisent ces lignes et qui pourraient être confrontés à des défis similaires là où ils vivent.

Un commentaire

  • Avatar de Didier Bonet

    Les ingénieurs du chaos sont à l’œuvre pour le pire en effet. Aux citoyens états-uniens de faire les changer lex choses par leurs actions et leurs votes. Et pour nous en UE de prendre conscience de la nécessité impérieuse de reprendre la maîtrise et l’indépendance de nos choix tenchnologiques.

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