Lunettes Autofocus d’IXI : L’innovation révolutionnaire ou gadget ?

Alors que le CES est inondé chaque année par une marée de « smartglasses » et autres dispositifs portables faciaux, l’humble paire de lunettes traditionnelles est restée, somme toute, un monument d’inertie technologique. La dernière avancée notable, si l’on veut être généreux, remonte aux verres progressifs multifocaux des années 1950. Il n’est donc pas surprenant que IXI, un fabricant de lunettes à mise au point automatique, estime qu’il est grand temps de moderniser cet accessoire ancestral. La startup, après avoir présenté un prototype de monture de 22 grammes, a récemment dévoilé à Las Vegas des prototypes fonctionnels de ses verres, un composant clé qui, selon elle, pourrait changer la donne.

Le défi technique de la presbytie numérique

Les lunettes IXI ciblent la presbytie, une condition affectant une grande partie des individus de plus de 45 ans. L’approche technique d’IXI est double : un système de suivi oculaire sans caméra et des lentilles à cristaux liquides. Ces dernières s’activent automatiquement lorsque les lunettes détectent un changement de focus de l’utilisateur. L’objectif est clair : substituer la commutation manuelle ou progressive entre différentes zones de prescription par une adaptation dynamique et automatique. Le poids de la monture, comparable à celui de lunettes traditionnelles, est un point non négligeable pour l’acceptation par l’utilisateur final.

Au cœur de la prouesse technologique se trouve le système de suivi oculaire. Niko Eiden, PDG et co-fondateur, explique que des LEDs et photodiodes, discrètement intégrées aux bords des verres, émettent une lumière infrarouge invisible. La réflexion de cette lumière sur l’œil permet de détecter les mouvements subtils et la convergence des deux yeux lors de la focalisation sur un objet proche. L’intérêt majeur de cette approche est sa frugalité énergétique : quelques canaux analogiques suffisent, contrastant fortement avec la consommation des systèmes basés sur des caméras, qui nécessitent des millions de pixels et un traitement à 60 images par seconde. Le système IXI ne se contente pas de suivre le mouvement oculaire ; il analyse également le clignement et la direction du regard, le tout en consommant à peine 4 milliwatts. Un exploit d’ingénierie embarquée, mais qui mériterait une étude approfondie sur la robustesse et la précision en conditions réelles d’utilisation, notamment en présence de lumière ambiante fluctuante.

Architecture matérielle et autonomie : des compromis inévitables ?

La majeure partie de la technologie – mémoire, capteurs, électronique de pilotage et tracker oculaire – est logée dans la partie frontale de la monture et les branches proches des charnières. Les prototypes d’IXI intègrent des batteries de taille similaire à celles des AirPods, suggérant une autonomie d’une journée complète. Le port de charge est astucieusement dissimulé dans la charnière de la branche gauche, une intégration élégante mais qui implique l’impossibilité de porter les lunettes pendant la charge. Ce compromis, bien que courant dans les dispositifs portables, pourrait être un irritant majeur pour des utilisateurs qui dépendent de leurs lunettes toute la journée. La question de la longévité de ces micro-batteries et de leur remplacement reste également en suspens.

Les verres eux-mêmes sont constitués de fines couches de cristaux liquides et d’une couche conductrice transparente en oxyde d’indium-étain (ITO). L’intégration de cette superposition, capable de basculer presque instantanément en une lentille corrective, est sans doute le point le plus impressionnant. Leur finesse permettrait une intégration aisée avec des prescriptions existantes, incluant la correction cylindrique pour l’astigmatisme. La rapidité et la fluidité de cette commutation sont critiques ; un retard perceptible pourrait engendrer une fatigue visuelle ou une sensation désagréable pour l’utilisateur.

Au-delà de la correction visuelle : la donnée comme valeur ajoutée ?

Au-delà de la simple correction visuelle, IXI envisage des applications plus larges. En cas de panne de batterie, les lunettes fonctionneraient comme des verres correcteurs traditionnels. Mais c’est la capacité des capteurs à recueillir des données sur l’état de l’œil et le comportement de l’utilisateur qui ouvre des perspectives (et des interrogations) intéressantes. Sensibilité des capteurs, détection de la sécheresse oculaire, estimation de l’attention, suivi de la posture et des mouvements du cou par l’analyse du regard… La liste est longue. Niko Eiden mentionne même que le taux de clignement évolue avec la concentration, la rêverie ou l’anxiété, des données accessibles via une application compagnon.

Cette collecte de données pose inévitablement la question de la confidentialité et de la sécurité des informations biométriques. Quel est le modèle de gouvernance de ces données ? Comment sont-elles stockées, traitées et protégées ? Pour des professionnels de l’informatique, ces questions sont primordiales et IXI devra faire preuve d’une transparence irréprochable. L’idée d’une prescription adaptative, ajustant la correction en fonction de la fatigue oculaire au cours de la journée, est séduisante mais techniquement complexe et exige une validation clinique rigoureuse.

Industrialisation et positionnement marché : le grand saut ?

IXI semble avoir posé les jalons pour la commercialisation. Un partenariat avec le fabricant de verres suisse Optiswiss pour la production est un signe positif. Cependant, l’obtention des certifications médicales nécessaires représente un obstacle réglementaire non négligeable. Le positionnement envisagé comme une option de luxe, vendue via les opticiens traditionnels, est stratégique. Il permettrait de cibler un marché prêt à payer le prix fort pour l’innovation, tout en laissant le temps de parfaire la technologie et de réduire les coûts de production. Le lancement espéré l’année prochaine sera un moment clé pour évaluer la capacité d’IXI à transformer cette promesse technique en une réalité concrète et fiable pour les DSI qui pourraient y voir un outil de productivité (ou un nouveau casse-tête de gestion de parc).

En conclusion, les lunettes autofocus d’IXI représentent une avancée technique indéniable dans le domaine de l’optique corrective. Le mariage de l’eye-tracking infrarouge et des lentilles à cristaux liquides est élégant et efficace en termes de consommation. Cependant, la robustesse en usage quotidien, la gestion de l’autonomie, les implications en matière de données personnelles et la nécessité de certifications médicales strictes sont autant de défis que la startup devra relever avec brio pour passer du statut de « prototype magique » à celui de solution viable et fiable sur le marché. L’avenir nous dira si cette innovation s’inscrit comme une véritable rupture ou un simple luxe technologique éphémère.

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