Meta–Scale AI : le pari stratégique de Zuckerberg pour rester sous le radar des régulateurs
Il semble que Mark Zuckerberg ait décidé d’allier intelligence artificielle et stratégie juridique de haut vol. Selon des informations récentes, Meta Platforms serait sur le point d’acquérir 49 % du capital de Scale AI pour un montant impressionnant de 14,8 milliards de dollars, tout en intégrant Alexandr Wang, le fondateur et PDG de la startup, pour piloter un nouveau laboratoire de recherche en IA.
Derrière cette opération à plusieurs milliards se cache une manœuvre d’ingénierie corporative aussi ambitieuse que subtile. L’enjeu n’est pas seulement technologique : il est aussi – et surtout – réglementaire.
Une recette déjà éprouvée chez les géants du numérique
Ce n’est pas la première fois qu’un GAFAM flirte avec les lignes grises du droit antitrust sans les franchir ouvertement. On se souvient du partenariat entre Microsoft et Inflection AI, ou encore du rapprochement entre Google et Character.AI. Dans les deux cas, les mastodontes ont évité une acquisition directe, préférant injecter des fonds colossaux dans les startups tout en les intégrant – parfois très étroitement – à leurs propres équipes IA.
La technique est habile : ne pas prendre le contrôle majoritaire, ce qui permet de contourner les obligations de notification auprès des autorités de la concurrence. En contrepartie, les investisseurs initiaux sont grassement servis, et les fondateurs se retrouvent propulsés à des postes clés dans les structures de leurs « partenaires ».
Meta suit le même schéma, mais le contexte a changé
Meta semble donc appliquer cette recette à la lettre avec Scale AI. En cédant seulement 49 % des parts, l’entreprise se prémunit — du moins en apparence — contre un examen formel de la Federal Trade Commission (FTC). Sauf que, cette fois-ci, le terrain est déjà miné.
En janvier 2024, sous l’administration Biden, la FTC avait annoncé le lancement d’une enquête sur les investissements des Big Tech dans l’IA générative. Cette initiative portée par Lina Khan visait explicitement à scruter les arrangements entre startups innovantes et géants établis. Toutefois, le changement d’administration – avec le retour de Donald Trump à la présidence – a rebattu les cartes. La nouvelle FTC, sous la houlette d’Andrew Ferguson, semble moins encline à freiner l’avancée américaine en IA, un domaine devenu prioritaire pour l’exécutif.
Mais attention, Meta n’est pas exactement en odeur de sainteté auprès des régulateurs. La société sort tout juste d’un procès antitrust de grande envergure, dont le verdict pourrait aller jusqu’à exiger le démantèlement partiel de l’entreprise. Et selon Bloomberg, le Département de la Justice examine de près la structure du deal entre Google et Character.AI, suspecté de contourner les lois antitrust. Autrement dit, l’idée selon laquelle ces opérations peuvent passer inaperçues commence à s’effriter. Les efforts de Mark Zuckerberg pour se prosterner devant Trump ne seront peut-être pas suffisant…
Une prise de risque calculée… mais risquée
Le choix de Meta soulève plusieurs questions stratégiques :
- Est-ce qu’un investissement minoritaire mais structurant peut véritablement échapper à la régulation ?
- Que se passera-t-il si la FTC décide de réinterpréter les règles du jeu ?
- Comment qualifier juridiquement un investissement qui entraîne la migration du CEO et d’une partie de la propriété intellectuelle vers l’investisseur ?
Dans le cas présent, Alexandr Wang ne rejoint pas Meta par pur hasard. Le fait qu’il prenne la tête d’un nouveau laboratoire IA interne à l’entreprise laisse peu de doutes sur l’objectif : intégrer l’expertise de Scale AI dans l’écosystème Meta, sans la lourdeur d’une acquisition formelle.
Cette logique soulève aussi des enjeux éthiques et industriels majeurs pour les autres acteurs du secteur. Elle accentue l’effet de concentration, en siphonnant le cerveau des startups vers les géants, tout en donnant l’illusion d’une indépendance économique. Un jeu d’illusion bien rodé, qui pourrait se révéler explosif si les régulateurs décident de reprendre la main.
Conclusion : une opération qui dit beaucoup de l’état du marché
Ce mouvement de Meta vers Scale AI illustre une tendance structurelle : les géants du numérique ne cherchent plus uniquement à racheter, mais à absorber sans avaler. La méthode permet de capter l’innovation à la source tout en évitant les contrôles frontaux. Mais cette stratégie, bien que brillante sur le plan tactique, repose sur une fragile interprétation du droit, et un équilibre politique incertain.
Reste à voir si l’illusion pourra tenir indéfiniment, ou si le rideau finira par se lever sur la réalité de ces « investissements stratégiques ».