Clones d’Office codés avec l’IA : les choses s’accélèrent…

l y a quelques jours, nous vous présentions sur ce blog WordCraft, GridCraft et DeckCraft, trois clones gratuits de Word, Excel et PowerPoint développés par Brandon Thomas avec l’aide de Claude. Nous concluions en substance que personne ne migrerait 20 000 postes le lundi suivant, mais que le signal était fort. Une semaine plus tard, force est de constater que le signal ne s’est pas affaibli. Il s’est amplifié, et à une vitesse qui devrait faire réfléchir aussi bien les éditeurs que les DSI.

Un rappel des faits, version presse internationale

La presse anglo-saxonne s’est emparée du sujet. Toutes les applications sont écrites en Rust ; WordCraft propose le ruban, les styles, les tableaux, le suivi des modifications, les commentaires, la vérification orthographique et grammaticale ainsi que le publipostage. GridCraft embarque un moteur de calcul de plus de 500 fonctions, les tableaux dynamiques, la mise en forme conditionnelle, les graphiques, les tableaux et les tableaux croisés dynamiques. DeckCraft, enfin, couvre les thèmes, les dispositions, les formes, les images et les graphiques.

Un calendrier qui donne le vertige

Remettons les dates dans l’ordre. Le premier code du clone de Photoshop date du 30 septembre 2026. Début octobre, Brandon Thomas diffusait sept applications gratuites calquées sur la suite créative d’Adobe. Quelques jours seulement après ces premières versions, il s’attaquait à la suite Office. Et il ne compte pas s’arrêter là : il travaille déjà sur un clone d’AutoCAD et sur une console de mixage audio de niveau studio baptisée SoundCraft. (voir le très bon article : The Developer Behind Free Adobe Clones Has Also Released Early Copies of Word, Excel and PowerPoint +3)

Autrement dit, en moins de trois semaines, un seul ingénieur a ouvert des fronts face à Adobe, Microsoft et Autodesk. Il y a des éditeurs qui mettent plus de temps à valider le changement de couleur d’une icône.

Le mode de priorisation est lui aussi instructif. Avec la croissance de son serveur Discord, le développeur prend désormais les demandes de la communauté pour choisir le prochain logiciel à reconstruire avec Claude Opus 5.5. Les suggestions de « CAD Craft » rencontrent notamment un fort écho auprès des passionnés d’impression 3D et d’ingénierie mécontents d’Autodesk. La feuille de route d’un produit logiciel se décide donc à main levée sur Discord. Les comités produit des grands éditeurs apprécieront. Côté adoption, les chiffres donnent une idée de l’engouement : sur GitHub, PhotoCraft à lui seul a récolté près de 52 000 étoiles. Une étoile GitHub n’est pas un déploiement en production, bien entendu, mais c’est un indicateur d’attention que bien des projets open source historiques n’ont jamais atteint.

Des chiffres qui bougent… parfois un peu trop

C’est ici qu’il faut garder notre sens critique. Les pourcentages de couverture fonctionnelle circulent abondamment, et ils ne concordent pas toujours. Selon les chiffres du projet rapportés par Thurrott, WordCraft couvrirait environ 62 % des fonctionnalités de Word et GridCraft 93 % des formules d’Excel. TechSpot évoque de son côté 89 % des commandes du ruban et des menus d’Excel et environ 98 % des fonctions de feuille de calcul pour GridCraft, ainsi qu’une parité revendiquée de 79 % sur 191 fonctionnalités de PowerPoint pour DeckCraft. Clubic, qui s’est penché sur les feuilles de route GitHub, tempère : GridCraft prend en charge 513 des 523 fonctions d’Excel pour une maturité estimée à seulement 50 %, et DeckCraft est encore en développement précoce, à 80 % du chemin vers une première alpha.

Ces écarts tiennent à deux choses. D’abord, on ne mesure pas la même chose : nombre de fonctions de calcul, couverture du ruban ou maturité globale pour un usage réel sont trois indicateurs très différents. Ensuite, le code évolue tous les jours, et un chiffre publié mardi est déjà périmé jeudi. Pour un architecte, la leçon est simple : le pourcentage de commandes implémentées ne dit rien de la fidélité de rendu d’un DOCX de 80 pages produit par le service juridique. Et c’est pourtant là que se joue l’adoption.

Le développeur lui même a dû ajuster ses ambitions. Il avait initialement promis une parité complète en un mois avant de rétropédaler, estimant qu’atteindre 99 % prendrait du temps, mais se compterait en mois et non en années. La dernière ligne droite, on le sait, est toujours la plus longue. Microsoft en sait quelque chose : il lui a fallu trente ans pour accumuler toutes les bizarreries de pagination que ces clones doivent maintenant reproduire 🙂

Les sceptiques ont-ils raison ?

Les objections ne manquent pas, et elles sont légitimes. Certains commentateurs rappellent que LibreOffice et Google Docs existent depuis des années sans avoir sérieusement entamé les ventes d’Office, et doutent qu’un développeur isolé puisse suivre le rythme des corrections et des mises à jour. Une suite bureautique, ce n’est pas seulement un éditeur de texte : c’est un écosystème d’identités, de conformité, de coédition, de gestion centralisée et de support. Rien de tout cela n’existe ici, et ce n’est d’ailleurs pas l’objectif affiché.

D’autres attendent la réaction des éditeurs. Futurism estime qu’il n’est sans doute qu’une question de temps avant que les mises en demeure n’arrivent. Pour l’instant pourtant, ni Adobe ni Microsoft n’ont commenté. Le principe de réimplémentation en « clean room » sera sans doute au cœur des débats si les juristes s’en mêlent, mais l’histoire du logiciel (de Compaq et son BIOS à LibreOffice et ses filtres OOXML) montre que la reproduction d’interfaces et de formats ouverts reste un terrain juridiquement défendable.

Pourquoi l’accélération est le vrai sujet

Le point important n’est pas de savoir si GridCraft remplacera Excel. Il ne le fera probablement pas, du moins pas dans les grandes organisations. Le point important est ailleurs : le coût marginal de reproduction d’un logiciel complexe s’effondre, et cela se mesure désormais en jours. Un ingénieur expérimenté (ancien de Square et ex-dirigeant de Storyteller.ai) associé à un modèle de code de dernière génération produit en une semaine ce qui demandait hier une équipe et plusieurs années.

Pour les éditeurs, cela change la nature de la valeur. La valeur ne réside plus dans la capacité à écrire un tableur, mais dans tout ce qui l’entoure : la donnée, l’intégration à l’annuaire, la sécurité, la gouvernance, la conformité, l’écosystème d’agents. Ce n’est pas un hasard si Microsoft mise tout sur Copilot, Purview et Entra ID plutôt que sur le nombre de fonctions d’Excel.

Pour les DSI, deux conséquences pratiques. La première est un levier de négociation supplémentaire face à des politiques tarifaires d’abonnement de plus en plus contestées. La seconde, plus prospective, concerne l’architecture : ces applications ayant été conçues dès l’origine pour être pilotées par des agents via MCP, elles constituent un formidable laboratoire pour imaginer la bureautique « agentique » de demain. Les tester dans un environnement isolé coûte peu et apprend beaucoup.

En conclusion

Il y a une semaine, nous parlions de coup de semonce. Aujourd’hui, il ressemble davantage à une salve. Le mouvement ne vise plus un éditeur mais un modèle économique entier, celui du logiciel propriétaire par abonnement, et il progresse à une vitesse que les cycles de décision des grandes entreprises peinent à suivre. Il reste à voir si un projet porté par un seul homme et une communauté Discord tiendra la distance. Mais même s’il s’essouffle, d’autres prendront le relais, car la recette est désormais connue de tous.

Nous vous montrerons tout cela en démonstration lors du prochain Briefing Calipia de décembre.

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