Vraiment bluffant : une suite bureautique clone de Microsoft Office gratuite codée avec l’IA. Coup de génie ou coup de semonce (pour MS) ?

Après Adobe, Microsoft Office : Brandon Thomas a encore frappé

On connaissait l’adage « on n’est jamais mieux servi que par soi-même ». Brandon Thomas en a fait une méthode de travail, presque une philosophie. Ce développeur s’est fait facturer plusieurs fois des frais de résiliation par Adobe. Plutôt que d’écrire une lettre de réclamation, il a construit ArtCraft, une alternative gratuite à la suite créative de l’éditeur, en s’appuyant largement sur Claude pour écrire le code. Visiblement, l’appétit vient en mangeant. Il s’attaque maintenant au monument de la bureautique et publie trois applications : WordCraft pour remplacer Word, GridCraft pour Excel et DeckCraft pour PowerPoint.

Il y a de quoi s’enthousiasmer. Il y a quelques années, reproduire même partiellement une suite Office demandait des équipes entières et des années de travail. LibreOffice en est la preuve. Aujourd’hui, un développeur motivé, assisté d’une IA, sort trois applications crédibles en quelques mois. Le signal est fort.

Une base technique moderne

Les trois projets sont écrits en Rust, ce qui garantit d’emblée la sécurité mémoire et de bonnes performances. Ils n’utilisent ni Electron ni Tauri. L’interface repose sur egui, une bibliothèque d’interface graphique rendue directement par le GPU, via wgpu pour GridCraft. Le rendu passe par vello_cpu et l’export PDF par krilla. On est très loin du traditionnel navigateur embarqué qui consomme un gigaoctet de RAM pour afficher une liste de courses.

Grâce à la compilation en WebAssembly, chaque application existe aussi en version navigateur, qu’on peut publier sur un simple hébergement statique. Côté postes de travail, la couverture est impressionnante : Windows (x64, ARM64 et même x86), macOS universel, Linux en AppImage, Flatpak, .deb ou .rpm (avec un support RISC-V pour WordCraft), et FreeBSD. Microsoft n’en propose pas autant.

Ce que chaque application sait faire

WordCraft reprend le ruban familier de Word, avec les styles, les tableaux, le suivi des modifications, les commentaires, les renvois et même le publipostage. Il lit et écrit les formats DOCX, ODT, RTF, HTML, Markdown, LaTeX et texte brut, importe les anciens .doc et exporte en PDF. Le correcteur orthographique et grammatical fonctionne hors ligne, mais pour l’instant seulement en anglais et en polonais. Les rédacteurs français devront patienter, mais rien bien sur d’insurmontable, le code est dispo et la traduction devrait être un jeux d’enfant avec l’IA bien sur.

GridCraft est sans doute le plus impressionnant. Son moteur de calcul revendique 513 des 523 fonctions Excel répertoriées, y compris les tableaux dynamiques, LET et LAMBDA. Il propose aussi les tableaux croisés dynamiques, 17 types de graphiques, la mise en forme conditionnelle et les sparklines. Son format natif est le XLSX, il gère CSV et TSV, et il importe XLS, XLSB et ODS, avec quelques pertes de mise en forme et d’objets incorporés. Bonne nouvelle : l’interface existe elle déjà en français.

Je n’ai pas encore tout essayé, loin de là, mais j’ai pris le temps de tester GridCraft et le résultat est bluffant. La ressemblance avec Excel est remarquable, jusque dans les tableaux croisés dynamiques, qu’on retrouve avec une logique très familière. Ce qui m’a le plus frappé, c’est surtout la vitesse. L’application démarre presque instantanément et les recalculs sont d’une fluidité étonnante. Rust et le rendu GPU tiennent visiblement leurs promesses. Quand on a l’habitude de voir un classeur un peu chargé faire tourner le sablier, ça change la vie.

DeckCraft complète la suite avec les thèmes, les dispositions de diapositives, les formes, les images, les tableaux et les graphiques. Il gère aussi les transitions, les animations, le mode présentateur et le plein écran. Il ouvre et enregistre le PPTX et exporte en PDF ou en images.

Le vrai coup de génie : des applications conçues pour les agents IA

C’est le point qui devrait retenir l’attention des architectes. Dans WordCraft, chaque action est une commande identifiée. Il y en a 422, et on peut les déclencher depuis le ruban, un raccourci clavier, la ligne de commande ou un serveur MCP (Model Context Protocol) intégré. Le README explique même comment connecter WordCraft à Claude Code en une seule commande. GridCraft suit la même logique, avec en plus un canal de contrôle JSON.

Autrement dit, ces outils ne sont pas des clones d’Office avec un assistant greffé après coup. Ils ont été pensés dès le départ pour être pilotés aussi bien par des humains que par des agents. C’est exactement l’inverse de la démarche de Microsoft, qui ajoute Copilot dans des applications nées il y a plus de trente ans. Pour qui s’intéresse à l’automatisation documentaire par agents, c’est un terrain d’expérimentation passionnant.

Garder la tête froide

Il faut tout de même tempérer l’enthousiasme, et les auteurs le font eux-mêmes avec une honnêteté appréciable. Les projets sont en version alpha. WordCraft couvre environ 88 % des fonctions du ruban de Word, mais ses concepteurs estiment qu’il n’est prêt qu’à 60 % environ pour un vrai usage professionnel. Pour GridCraft, l’estimation tombe à 50 %. Il reste à fiabiliser la fidélité sur des fichiers DOCX réels, à conserver les graphiques et SmartArt, à rapprocher la pagination de celle de Word et à ajouter l’impression native. Ceux qui ont déjà vu un contrat de 80 pages se décaler d’une ligne au mauvais moment savent que c’est là que tout se joue.

Pour une DSI, d’autres questions s’ajoutent. Il n’y a pas d’intégration à Entra ID, pas de coédition, pas d’étiquettes de confidentialité Purview, pas de gestion centralisée ni de support contractuel. La licence MIT ou Apache 2.0 est permissive, mais elle ne remplace pas un éditeur engagé sur la durée. Le développeur affirme aussi travailler en « clean room », sans décompiler ni copier de code propriétaire. C’est rassurant, mais sur un sujet aussi sensible que la compatibilité avec les formats Office, les juristes voudront sans doute le vérifier eux-mêmes.

Pourquoi c’est quand même une excellente nouvelle

L’essentiel est ailleurs. Ce projet montre de façon très concrète que le coût de développement d’un logiciel complexe est en train de s’effondrer grâce aux assistants de code. Une seule personne, un peu remontée contre son fournisseur, peut désormais produire une alternative fonctionnelle à des produits qui ont coûté des milliards. Pour les éditeurs, c’est un avertissement. Pour les entreprises, c’est un nouveau levier de négociation. Et pour ceux qui réfléchissent à la souveraineté numérique, c’est une piste à suivre de près.

Personne ne va migrer 20 000 postes vers GridCraft lundi matin. Mais tester ces outils dans un labo, les brancher à un agent par MCP et regarder ce qu’ils permettent déjà, c’est une excellente façon de comprendre à quoi ressemblera la bureautique de demain. Et au passage, de se rappeler qu’il vaut mieux ne pas facturer trois fois les frais de résiliation à un développeur.

Vous vous en doutez, nous vous en parlerons lors du prochain Briefing Calipia (avec des démos à la clés). Raison de plus pour nous rejoindre 🙂

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