Quand Bruxelles teste son alternative à Teams… et que les fonctionnaires votent avec leurs pieds
l y a des projets qu’on lance avec un communiqué de presse, et d’autres qu’on découvre à travers les forums internes. Pour Element Pro, la Commission européenne a eu droit aux deux. Déployé au cours de l’été 2026 comme « sauvegarde souveraine de Teams », l’outil de messagerie et de visioconférence basé sur le protocole Matrix vient de recevoir un accueil glacial de la part de ceux qui sont censés s’en servir. Selon des échanges internes rapportés par Politico, puis repris par Neowin, Gizmodo et Brussels Signal, trois fonctionnaires ont exprimé leur scepticisme. Le premier ne comprend pas « la valeur ajoutée ». Le deuxième qualifie l’outil d’un terme scatologique que nous laisserons à la version anglaise. Le troisième estime, plus philosophe, que si les États-Unis coupaient leurs technologies, ils « gagneraient la guerre instantanément », Element Pro ou pas.
Trois avis anonymes ne font pas une étude de satisfaction, certes. Mais l’épisode mérite qu’on s’y arrête, car il illustre à merveille le fossé entre une stratégie de souveraineté pensée au niveau politique et sa réalité opérationnelle sur le poste de travail.
Pourquoi Bruxelles cherche une issue de secours
Le contexte est connu des DSI et RSSI européens. Le Cloud Act américain permet aux autorités des États-Unis d’exiger d’un fournisseur américain l’accès à des données, où qu’elles soient stockées. En 2025, le directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France a reconnu sous serment devant le Sénat qu’il ne pouvait pas garantir que des données de citoyens français ne seraient jamais transmises aux autorités américaines. La même année, l’affaire du procureur de la CPI Karim Khan, privé de sa messagerie après les sanctions américaines, a popularisé la notion de « kill switch » dans les comités de direction. Précisons, par honnêteté, que Microsoft a contesté avoir coupé les services de la Cour en tant que telle : l’épisode reste plus nuancé que la légende qui l’accompagne, mais le mal symbolique est fait.
Côté Commission, le Contrôleur européen de la protection des données (CEPD) avait estimé en mars 2024 que l’usage de Microsoft 365 par l’institution enfreignait les règles européennes de protection des données, avant de prendre acte des mesures correctrices l’année suivante. Autrement dit, la question n’est pas théorique : elle a déjà donné lieu à des procédures.
Element Pro : ce qu’il y a sous le capot
Techniquement, le choix n’a rien d’exotique. Element est l’éditeur historique de Matrix, un protocole ouvert de communication temps réel, fédéré et chiffré de bout en bout, cofondé par Matthew Hodgson, aujourd’hui PDG d’Element. Element Pro est la déclinaison entreprise du client, adossée à l’Element Server Suite. Les appels audio et vidéo reposent sur MatrixRTC, avec un back-end média de type SFU (LiveKit), ce qui marque une nette rupture avec les anciennes visios Jitsi greffées sur Matrix. La plateforme est hébergée sur l’infrastructure de la Commission et non dans le cloud de Microsoft, ce qui est précisément l’argument défendu par un quatrième fonctionnaire, plus favorable : Teams n’offre pas de garanties comparables en matière de maîtrise des données.
Le pedigree est solide. La Bundeswehr utilise BwMessenger, basé sur Matrix, depuis 2020 avec plus de 100 000 utilisateurs. En France, Tchap, la messagerie des agents publics opérée par la DINUM, dépasse les 300 000 utilisateurs. L’OTAN et l’ONU figurent également parmi les clients. On est donc loin du projet de garage.
Petite ironie de l’histoire tout de même : la « souveraineté européenne » de la Commission est confiée à un éditeur basé à Londres. Le Brexit a décidément des effets secondaires inattendus. La nuance est toutefois importante pour les architectes : ici, la souveraineté repose moins sur la nationalité de l’éditeur que sur trois piliers techniques, à savoir un protocole ouvert, un code source auditable et un hébergement maîtrisé par le client. C’est une définition de la souveraineté par la réversibilité plutôt que par le passeport.
Le vrai problème : un plan B que personne n’utilise
C’est là que le bât blesse. La quasi-totalité des communications de la Commission continue de passer par Teams, Element Pro étant positionné comme solution de repli. Or tout responsable de PCA le sait : un dispositif de secours qu’on ne pratique jamais est un dispositif qui ne fonctionnera pas le jour J. Si les agents n’ont ni leurs salons, ni leurs contacts, ni leurs réflexes dans Element, le basculement en situation de crise ressemblera davantage à une évacuation incendie sans exercice préalable qu’à une reprise d’activité maîtrisée.
Il faut aussi regarder en face le différentiel fonctionnel. Teams n’est pas une simple messagerie : c’est une couche d’intégration avec Outlook, le calendrier Exchange, SharePoint, OneDrive, Planner, la gouvernance Purview et désormais Copilot. Comparer Element Pro à Teams, c’est un peu comparer une excellente bicyclette à un réseau de transport en commun. Sur le cœur du sujet, la messagerie sécurisée, Matrix est techniquement remarquable. Sur l’écosystème, l’écart est considérable.
Le chiffrement de bout en bout, atout majeur, devient d’ailleurs un sujet de conformité pour une administration : archivage légal, eDiscovery, journalisation, accès aux échanges en cas de départ d’un agent. Ces questions ont des réponses dans l’Element Server Suite, mais elles exigent une conception soignée, pas un simple déploiement estival. Ajoutons que Matrix a longtemps traîné une réputation de lourdeur côté serveur (Synapse, écrit en Python) et de synchronisation lente sur les gros comptes, des points largement traités avec Matrix 2.0 et la synchronisation « sliding sync », mais dont la mémoire collective des utilisateurs ne s’efface pas en un trimestre.
Matthew Hodgson parle de « problèmes de jeunesse » et de « dissonance cognitive » chez des utilisateurs habitués à Teams. Il n’a pas tort : la conduite du changement est le grand oublié de nombreux projets de souveraineté. Mais l’argument a ses limites. Si l’expérience utilisateur n’est pas au niveau, aucun discours stratégique ne compensera la frustration quotidienne.
Une dynamique européenne qui dépasse l’anecdote
L’épisode s’inscrit dans un mouvement plus large. La France prévoit de faire migrer environ un million d’agents de Teams et Zoom vers Visio, sa solution de visioconférence issue de la Suite numérique, d’ici 2027, en annonçant une économie d’un million d’euros par an pour 100 000 utilisateurs. Le Schleswig-Holstein et l’armée autrichienne ont basculé vers LibreOffice. L’Allemagne pousse openDesk, qui intègre d’ailleurs Element. Et Bruxelles prépare un Cloud and AI Development Act destiné à encadrer l’accès des hyperscalers américains aux marchés publics sensibles.
La leçon pour les DSI est double. D’une part, la souveraineté n’est pas binaire : elle se pense par niveaux de sensibilité des données et des usages, avec des outils différents selon les cas. D’autre part, elle ne se décrète pas, elle s’adopte. Un projet de ce type exige des sponsors métiers, des cas d’usage réels et quotidiens, une intégration minimale avec l’existant (annuaire, calendrier, téléphonie) et un accompagnement qui ne se limite pas à un mail d’annonce.
Notre avis
L’expérience de la Commission n’est ni un échec ni un succès : c’est un rappel salutaire. Le choix technique de Matrix est cohérent et éprouvé. Le positionnement en simple « secours » est en revanche une fausse bonne idée, car un outil qu’on n’utilise pas ne développe ni maturité, ni adhésion. La vraie question n’est pas « Element ou Teams ? », mais « quels usages critiques doit-on pouvoir maintenir sans dépendre d’un acteur extra-européen, et comment les faire vivre au quotidien ? ».
C’est précisément ce que nous examinerons lors du prochain Briefing Calipia, en décembre (inscrivez-vous dès maintenant), dans une session dédiée aux solutions souveraines : Matrix et Element, Visio et la Suite numérique, openDesk, offres de cloud qualifiées SecNumCloud, sans oublier les réponses de Microsoft avec ses engagements de frontière de données européenne et ses offres de cloud souverain. Avec, promis, une analyse plus nuancée que celle des forums internes de la Commission 🙂