Souveraineté numérique et abandon de Microsoft Office : le Danemark rebrousse chemin sans faire de bruit…

En 2025, le Danemark faisait partie des pays européens les plus offensifs sur le terrain de la souveraineté numérique. Le ministère du Numérique annonçait alors vouloir réduire sa dépendance à Windows et à Microsoft Office au profit de solutions open source, dans la foulée du Land allemand du Schleswig-Holstein qui avait engagé une démarche comparable. L’argument danois était double : limiter l’exposition à un éditeur américain et ne plus dépendre des humeurs d’une administration Trump jugée imprévisible. C’est vrai que le personnage de Trump est sans aucun doute un super commercial pour les solutions souveraines de notre côté ! Un an plus tard, le projet s’est éteint sans tambour ni trompette.

Selon ComputerWorld.dk, repris par le site néerlandais iBestuur, le pilote visant à remplacer la suite Office par Collabora Online a été arrêté. Le choix de Collabora, éditeur britannique dont la suite repose sur LibreOffice, n’était pas anodin : il s’agissait d’un acteur européen, symbole d’une autonomie retrouvée face aux géants américains.

Un pilote modeste, une fin silencieuse

Le périmètre de l’expérimentation était pour le moins prudent : 38 agents ministériels seulement, chargés de manipuler des documents Office dans l’environnement Collabora. Le test a été interrompu au moment des élections danoises du début d’année, et un porte-parole a confirmé qu’il ne reprendrait pas. Plus surprenant encore, aucune évaluation comparant Collabora à Microsoft Office n’a été réalisée. On abandonne donc un projet stratégique sans en tirer le moindre retour d’expérience formalisé, ce qui, pour un pays qui voulait montrer la voie, ressemble davantage à un renoncement qu’à une conclusion.

Les seuls indices disponibles viennent de remontées de terrain publiées fin 2025 : des problèmes de mise en forme, notamment des pages blanches apparaissant lors de l’ouverture de documents Office dans Collabora, et inversement. Rien de spectaculaire en apparence, mais quiconque a déjà vu un contrat de quarante pages perdre sa pagination sait qu’il s’agit d’un irritant capable de faire capoter n’importe quel projet de conduite du changement.

ODF contre OOXML, la guerre froide des formats

Sur le plan technique, ces difficultés n’ont rien d’exotique. Collabora, comme LibreOffice, s’appuie nativement sur l’Open Document Format (ODF), tandis que Microsoft Office utilise OOXML. Les deux formats sont normalisés à l’ISO, mais OOXML est une spécification volumineuse, comportant des éléments hérités et des comportements de rendu que seul Office implémente de façon complète. The Document Foundation a d’ailleurs déjà expliqué publiquement pourquoi certains graphiques Office ne pouvaient pas être affichés correctement dans LibreOffice. Et l’histoire de la normalisation d’OOXML face à ODF, au milieu des années 2000, reste l’un des épisodes les plus controversés de la standardisation logicielle.

Pour un DSI, la leçon est claire : la question n’est pas tant la qualité intrinsèque de la suite alternative que la fidélité de l’interopérabilité dans un écosystème où partenaires, fournisseurs et citoyens continuent d’échanger en .docx et .xlsx. Une administration peut décider de passer à ODF ; elle ne peut pas imposer ce choix à l’ensemble de ses interlocuteurs. Macros VBA, modèles complexes, intégrations métier et compléments tiers viennent ensuite alourdir l’addition.

Un mouvement européen qui continue malgré tout

Le revers danois ne signe pas pour autant la fin des ambitions européennes. La France prévoit de réduire sa dépendance à Windows au profit de Linux, les institutions européennes étudient des alternatives à Teams, et un conseil local britannique envisage de quitter Office après une hausse de licences qu’il n’a pas hésité à qualifier de chantage. La tendance de fond demeure, portée par la géopolitique et par l’inflation des coûts de licence.

Le véritable regret, c’est l’absence de bilan. Une évaluation sérieuse du pilote danois aurait constitué une ressource précieuse pour toutes les administrations européennes qui se posent les mêmes questions : quels usages migrent facilement, lesquels résistent, quel coût réel de formation et de support, quel niveau de compatibilité documentaire est acceptable. À défaut, chacun devra refaire l’expérience de son côté, ce qui n’est pas forcément la stratégie la plus souveraine qui soit.

Ce qu’il faut retenir pour vos projets

Sortir de Microsoft Office ne se décrète pas, cela se prépare : inventaire des documents et des macros, cartographie des flux d’échange externes, tests de conversion sur des documents réels plutôt que sur des modèles de démonstration, et surtout définition préalable de critères d’évaluation. Un pilote sans grille d’analyse est condamné à finir comme celui du Danemark : dans le silence.

Rendez-vous au prochain Briefing Calipia

Nous reviendrons en détail sur ce sujet lors du prochain Briefing Calipia en décembre 2026, avec une session consacrée aux retours d’expérience des projets de sortie de Microsoft Office en Europe, aux enjeux d’interopérabilité ODF et OOXML, et aux critères à retenir pour évaluer sérieusement une alternative souveraine. De quoi éviter les pages blanches, au propre comme au figuré.

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