Résultats Microsoft et Google : deux records, deux maux de tête très différents
Mercredi 28 octobre au soir, Microsoft et Alphabet ont publié leurs résultats trimestriels à quelques minutes d’intervalle. Sur le papier, les deux bulletins se ressemblent : chiffres d’affaires records, cloud en forte accélération, investissements colossaux dans l’IA. En Bourse, la sanction a pourtant été opposée. L’action Microsoft a gagné plus de 5 %, celle d’Alphabet a perdu jusqu’à 8 % dans les échanges après clôture. Pour comprendre ce grand écart, il faut regarder au-delà des montants affichés et s’intéresser à la nature des difficultés de chacun. Car si les deux géants courent le même marathon, ils ne souffrent pas du tout du même mollet.
Microsoft : une machine à cash qui manque de place
Le premier trimestre de l’exercice fiscal 2027 de Microsoft, clos le 30 septembre, affiche un chiffre d’affaires de 92,3 milliards de dollars, en hausse de 19 %. Le résultat d’exploitation atteint 45,9 milliards (+21 %) et le résultat net 36,6 milliards (+32 % en normes GAAP). Les analystes attendaient environ 90,6 milliards de revenus : la surprise est donc nette, et c’est le dixième trimestre record consécutif pour Redmond.
Le moteur est sans surprise Azure, dont les revenus progressent de 48 % pour atteindre environ 33,2 milliards de dollars sur le seul trimestre. Le Microsoft Cloud dans son ensemble pèse 63,9 milliards (+30 %), tandis que Microsoft 365 commercial progresse plus sagement de 18 %. Microsoft a d’ailleurs revu la présentation de ses segments : la nouvelle division « Agents and Infra » représente désormais 76,8 milliards de dollars, soit plus de 80 % du chiffre d’affaires. Le message est limpide : Microsoft se présente moins comme un éditeur de logiciels que comme un fournisseur d’infrastructure et d’agents.
Côté investissements, la dépense d’équipement du trimestre s’établit à 45,2 milliards de dollars, dont environ les trois quarts consacrés aux processeurs CPU et GPU. Amy Hood, directrice financière, annonce plus de 50 milliards pour le trimestre suivant et environ 170 milliards sur l’exercice. Point essentiel, elle affirme que Microsoft restera en flux de trésorerie disponible positif. Autrement dit, Microsoft finance sa frénésie de datacenters avec ses propres profits, ce que les marchés apprécient particulièrement en ce moment.
Alors, où est le problème ? Il est d’abord physique. Microsoft vit depuis plus d’un an en situation de contrainte de capacité : la demande Azure dépasse ce que l’infrastructure peut servir. La direction a mis en avant 24 nouveaux datacenters mis en service sur cinq continents au cours du trimestre, ainsi que des gains d’efficacité logicielle qui ont permis de « faire rentrer » davantage de charge dans le parc existant. Mais une partie de l’accélération prévue au second semestre repose sur des livraisons de capacité tierce, c’est-à-dire des contrats avec des « neoclouds » qui louent leurs GPU au géant de Redmond. Pour un acteur qui a longtemps revendiqué la maîtrise de bout en bout de sa pile, dépendre d’autres fournisseurs pour servir ses propres clients Azure n’est pas un détail. Le facteur limitant n’est plus l’argent, mais l’électricité, le foncier et les délais de livraison des puces.
La seconde difficulté est humaine et organisationnelle. Quelques jours avant la publication, Microsoft a proposé des départs volontaires à environ 60 000 salariés, soit près d’un quart de ses effectifs. C’est la deuxième vague de l’année, après une offre de retraite anticipée en avril. Amy Hood a confirmé que les économies attendues de ce plan sont déjà intégrées dans les prévisions de coûts. La logique comptable est claire : chaque dollar économisé sur la masse salariale est un dollar réinvesti en GPU. La logique opérationnelle l’est moins : réduire massivement les équipes au moment où les clients migrent leurs charges critiques vers l’IA pose une vraie question sur la qualité du support et de l’ingénierie à moyen terme.
Enfin, tout n’est pas rose dans le portefeuille historique. Les logiciels traditionnels et le jeu vidéo sont décrits comme à la traîne, et les ventes de matériel reculent. Microsoft devient une entreprise d’infrastructure à forte intensité capitalistique, avec les risques d’amortissement que cela implique sur des actifs GPU dont la durée de vie économique reste une inconnue.
Google : un cloud qui explose, une trésorerie dans le rouge
Chez Alphabet, le troisième trimestre 2026 affiche 127,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires, en hausse de 25 %, quasiment en ligne avec le consensus de 127,9 milliards. Sundar Pichai a souligné que le chiffre d’affaires annuel du groupe dépasse pour la première fois les 400 milliards de dollars. Jusque-là, rien d’inquiétant.
La vedette est évidemment Google Cloud, dont les revenus ont plus que doublé pour atteindre 30,7 milliards de dollars sur le trimestre. Le rythme annualisé dépasse désormais 70 milliards et la marge opérationnelle du cloud s’est élargie à 36,2 %, alors que certains investisseurs craignaient qu’elle ait atteint son pic le trimestre précédent. Notons au passage une petite curiosité : Sundar Pichai évoque dans le même temps une croissance de 48 % du cloud, un chiffre difficile à réconcilier avec un doublement. Les définitions de périmètre méritent donc d’être lues avec attention avant de comparer Google Cloud et Azure ligne à ligne, ce qui est d’ailleurs un sport à haut risque depuis toujours.
Le problème de Google n’est pas la demande. C’est le financement. Les dépenses d’investissement ont atteint 51,4 milliards de dollars sur le trimestre, contre 24 milliards un an plus tôt. Alphabet confirme environ 200 milliards pour 2026 et vise 300 milliards en 2027. Résultat, le flux de trésorerie disponible est négatif de 9,1 milliards, après déjà -5,9 milliards au trimestre précédent. Pour une entreprise qui a longtemps été l’archétype de la machine à cash, le symbole est fort.
Pour financer cet effort, Alphabet a levé 84,8 milliards de dollars en actions en juin, dont 10 milliards apportés par Berkshire Hathaway. Faire appel au marché par augmentation de capital, c’est diluer les actionnaires existants, et c’est surtout reconnaître que les profits de la publicité ne suffisent plus à payer seuls la course aux datacenters. Microsoft, de son côté, a pris soin de préciser qu’il n’avait pas eu besoin de recourir à de nouveaux financements. La comparaison n’est pas flatteuse pour Mountain View.
Deuxième fragilité : le cœur historique ralentit. La recherche et YouTube affichent une croissance que Fortune qualifie de tiède, et c’est le cloud qui vient compenser. Or la recherche reste le poumon financier du groupe. Si l’IA générative grignote les usages de la recherche classique plus vite que le cloud ne monte en puissance, l’équation devient délicate.
Troisième élément, plus conjoncturel mais révélateur : le bénéfice par action recule à 2,12 dollars contre 2,87 un an plus tôt, plombé par une perte latente de 8,7 milliards sur le portefeuille de participations. Le résultat d’exploitation progresse de 30 % sur un an, mais il recule légèrement par rapport au trimestre précédent (40,6 milliards contre 40,8). Les investisseurs n’ont pas apprécié ce léger tassement au moment même où les dépenses doublent.
Deux maladies, deux traitements
Si l’on résume, Microsoft souffre d’un problème d’offre : l’argent est là, les clients aussi, mais les mégawatts, les mètres carrés et les puces arrivent trop lentement. Sa réponse passe par l’efficacité logicielle, la location de capacité externe et une réduction drastique de la masse salariale. Google souffre d’un problème de financement : la demande cloud est spectaculaire et la rentabilité du cloud s’améliore, mais le rythme d’investissement dépasse ce que les activités historiques peuvent absorber, d’où une trésorerie négative et un recours au marché.
Dit autrement, Microsoft se demande comment brancher ses serveurs, Google se demande comment les payer. Les deux questions sont sérieuses, mais les marchés jugent aujourd’hui la première plus facile à résoudre que la seconde.
Ce que cela change pour les DSI
Pour les directions informatiques, ces résultats ne relèvent pas seulement de la chronique boursière. Ils ont des conséquences très concrètes.
La première concerne la disponibilité. Un fournisseur en contrainte de capacité arbitre. Microsoft l’a dit à plusieurs reprises : la capacité GPU est allouée selon la valeur client. Concrètement, réserver de la capacité, négocier des engagements pluriannuels et vérifier la disponibilité régionale des familles de machines IA devient un exercice d’achat à part entière, et non plus un simple clic dans un portail.
La deuxième concerne les prix. Des investissements de 170 à 300 milliards par an finissent toujours par se retrouver quelque part dans les grilles tarifaires. Les hausses liées au coût de la mémoire et des composants ont déjà été évoquées par plusieurs acteurs. Les DSI ont intérêt à anticiper leurs renouvellements d’accords d’entreprise et à surveiller de près les évolutions de prix des services IA facturés à l’usage.
La troisième concerne la souveraineté et la chaîne de sous-traitance. Lorsque Microsoft s’appuie sur des neoclouds pour servir une partie de la demande Azure, la question de la localisation réelle des traitements et des engagements contractuels associés mérite d’être posée, en particulier pour les organisations soumises à des exigences réglementaires fortes.
La dernière concerne la stratégie multicloud. Google Cloud n’est plus un challenger lointain : avec plus de 70 milliards de rythme annualisé et une marge en progression, il devient une alternative crédible pour les charges IA. Mettre deux fournisseurs en concurrence n’a jamais été aussi pertinent, à condition d’en maîtriser les coûts d’intégration et de gouvernance. Nous en reparlerons au prochain Briefing Calipia, en particulier sur la gouvernance.
Briefing Calipia 42 (décembre 2026) : l’AGENDA
Réservez vos agenda pour le prochain Briefing Calipia qui aura lieu en décembre 2026 : Le 2 décembre à Aix, le 3 décembre à Lyon, le 8 décembre à Nantes, le 9 décembre à Paris, le 16 décembre à Lille et le 17 décembre en ligne. Depuis plus de 20 ans, cette formation, conçue pour les…
En conclusion
Ces deux publications racontent la même histoire avec deux fins provisoires différentes. L’IA générative tire la croissance du cloud à des niveaux que personne n’imaginait il y a trois ans, et elle impose en retour des investissements qui transforment des éditeurs de logiciels et des régies publicitaires en industriels de l’énergie et du béton. Microsoft sort de ce trimestre avec l’image d’un acteur discipliné mais physiquement bridé, qui sacrifie une partie de ses équipes pour tenir son rythme. Google sort avec celle d’un acteur dont le cloud décolle enfin, mais qui brûle sa trésorerie et dilue ses actionnaires pour rester dans la course. Rendez-vous au prochain trimestre pour savoir lequel des deux maux se soigne le plus vite. En attendant, gardez un œil sur vos factures.