Microsoft et Nvidia défient le MacBook Pro : résumé des tests de la Surface Laptop Ultra

Depuis deux ans, Microsoft nous explique que chaque nouvelle Surface est un « PC IA ». Le problème, c’est que l’IA en question se résumait souvent à flouter un arrière-plan Teams ou à retoucher une photo avec un NPU de quelques dizaines de TOPS. Avec la Surface Laptop Ultra, disponible depuis le 16 octobre aux États-Unis, Redmond change d’échelle : on ne parle plus d’assistant de bureau, mais de faire tourner des modèles de 70 milliards de paramètres sur les genoux de l’utilisateur. Les premiers tests sont tombés en rafale (Neowin, Ars Technica, WIRED, Tom’s Hardware, PCWorld, Gizmodo, Windows Central…). Nous les avons lus pour vous, et le verdict est plus nuancé que ne le laissent penser les communiqués.

Une puce Nvidia, une architecture Arm et une idée fixe : la mémoire unifiée

Le cœur de la machine est la puce RTX Spark N1X, issue de la collaboration entre Nvidia et MediaTek. Les connaisseurs y reconnaîtront la cousine de la plateforme DGX Spark (ex Project Digits), cette petite station de travail sous Linux que Nvidia commercialise depuis un an. Nous avions découvert cette dernière lors de son annonce au CES 2025. Ici, même recette, mais sous Windows 11 on Arm : un CPU Arm conçu avec MediaTek, associé à un GPU Blackwell conçu par Nvidia.

Deux déclinaisons existent. La première associe un CPU 18 cœurs à un GPU de 5 120 cœurs CUDA, la seconde un CPU 20 cœurs à un GPU de 6 144 cœurs. Détail qui a son importance : la version 18 cœurs est plafonnée à 24 ou 32 Go de mémoire, tandis que la version haut de gamme grimpe jusqu’à 128 Go. Microsoft revendique jusqu’à un pétaflop de performance théorique en FP4 avec sparsité, un chiffre marketing qu’il convient de lire avec la prudence habituelle (FP4, sparsité, crête théorique : trois mots qui, combinés, font gonfler n’importe quel tableau de bord).

Le vrai sujet, c’est la mémoire unifiée. Comme sur un Mac Apple Silicon, CPU et GPU puisent dans le même pool de RAM, au lieu de séparer mémoire système et VRAM comme sur un portable gamer classique. C’est précisément ce qui permet de charger un modèle de 43 Go en mémoire GPU, ce qu’aucune carte graphique mobile grand public ne permet. Revers de la médaille, cette mémoire est soudée : le choix de configuration à l’achat est définitif, et un modèle à 24 Go restera un modèle à 24 Go jusqu’à sa mise au rebut.

Un châssis sérieux, un écran brillant (dans tous les sens du terme)

Côté fabrication, les testeurs sont unanimes : c’est un bloc d’aluminium usiné sans aspérité, avec des vis dissimulées sous les patins. Le mot qui revient chez PCWorld est « dense » : 2 kg environ et 18 mm d’épaisseur. On est loin de l’ultraportable, plus près d’une Surface Laptop Studio qui aurait fait de la musculation.

La connectique est un vrai argument pour les profils créatifs et techniques : trois ports USB-C, un USB-A, un HDMI pleine taille, un lecteur de cartes SD pleine taille et une prise jack. Pas besoin de dock pour brancher un vidéoprojecteur en salle de réunion, ce qui fera plaisir aux formateurs. Le système de refroidissement offre, selon Microsoft, une capacité thermique 2,5 fois supérieure à celle de la Surface Laptop 7 en 15 pouces, et le SSD est remplaçable par l’utilisateur, un bon point pour la réparabilité et pour la gestion des données sensibles en fin de vie.

L’écran mini-LED de 15 pouces au format 3:2 (262 ppp, 120 Hz) annonce 2 000 nits en crête HDR. WIRED a mesuré 987 nits en SDR et 1 945 nits en HDR sur une fenêtre de 9 %, ce qui est conforme aux promesses. PCWorld, en revanche, n’a pas retrouvé les valeurs annoncées sur son exemplaire, tout en saluant un excellent écran. Gizmodo prévient ceux qui associent « Ultra » à « OLED » : il faudra revoir ses attentes. La dalle est brillante et reflète la lumière, et surtout, elle ne prend pas en charge le stylet Surface. Pour une machine qui vise les créatifs, l’absence de stylet sur un écran tactile est un choix curieux pour Microsoft.

Le pavé tactile haptique, le plus grand jamais monté sur une Surface (30 % plus grand), fait l’unanimité. Windows Central estime même que le clavier pourrait égaler celui du MacBook Pro. La webcam, elle, est jugée quelconque par Gizmodo, même si la reconnaissance faciale Windows Hello est très rapide.

IA locale : de vraies performances, mais une chaîne logicielle encore cahoteuse

C’est le point sur lequel Neowin insiste dans son titre, et c’est effectivement la raison d’être de la machine. Les chiffres les plus parlants viennent d’Ars Technica : sur une configuration à 64 Go, le modèle Llama 3.3 70B (43 Go) tourne en local via Ollama à 6,26 tokens par seconde, ventilateurs au maximum. C’est lent pour un usage conversationnel fluide, mais c’est tout simplement impossible sur la quasi-totalité des portables Windows du marché. Le même testeur génère une image avec Stable Diffusion 1.4 en trois à quatre secondes via TensorRT.

PCWorld a utilisé le benchmark intégré de ComfyUI pour comparer la machine à des portables gamers : la Surface Laptop Ultra se place nettement au-dessus d’un portable équipé d’une RTX 5060 et se rapproche de l’Asus ROG Strix SCAR 16 et de sa RTX 5090. Pour un GPU intégré dans un SoC Arm, c’est remarquable.

Mais les tests révèlent aussi une chaîne logicielle encore immature. Chez Ars Technica, les modèles Phi et Mistral proposés dans l’AI Dev Gallery de Microsoft tournaient sur le CPU et non sur le GPU, et une tentative de configuration de Phi accéléré par CUDA a échoué sur une dépendance Windows ARM64. Quand l’application de démonstration de l’éditeur ne parvient pas à exploiter le matériel de l’éditeur, on se dit que l’équipe produit et l’équipe outillage auraient gagné à déjeuner ensemble plus souvent (mais problème ils étaient sans doute en télétravail :)). WIRED, sur une configuration à 32 Go avec LM Studio et Gemma 4 E4B, a mis huit minutes à traiter des fichiers locaux puis deux minutes pour produire une synthèse de 853 mots. Utilisable, mais on n’est pas dans l’instantané.

Autre point à noter pour les DSI qui pilotent des déploiements Copilot+ : selon Ars Technica, les fonctions Copilot+ PC comme Recall, Click to Do ou la recherche Windows enrichie n’étaient pas disponibles au lancement. La Surface Laptop Ultra n’est donc pas un « super Copilot+ PC », c’est une autre gamme, qui mise sur le GPU plutôt que sur le NPU.

La leçon de PCWorld est sans appel : la mémoire compte bien plus qu’on ne le pense. Les modèles d’entrée de gamme doivent être considérés comme des portables « normaux », seules les configurations à 64 Go et plus méritent vraiment le qualificatif de station d’IA locale. Avec 32 Go partagés entre le système, les applications et le modèle, on fait vite le tour du propriétaire.

Le talon d’Achille : un CPU moyen et l’éternel problème d’Arm sous Windows

Si le GPU impressionne, le CPU déçoit. PCWorld a ressenti une certaine lenteur dès les premiers jours, notamment dans la navigation au sein des Paramètres de Windows. En monocœur, la puce N1X serait environ deux fois moins performante que la dernière puce Apple selon les chiffres de CPU Monkey cités par le journaliste. Or une bonne partie de l’expérience quotidienne sous Windows dépend encore de quelques threads. Résultat, la machine peut être capable de faire tourner un LLM de 70 milliards de paramètres, mais hésiter une fraction de seconde en ouvrant un menu. Il y a là une certaine ironie.

La compatibilité applicative reste le second écueil. On pensait le sujet réglé grâce aux progrès de Qualcomm et à l’émulateur Prism, il ne l’est qu’en partie. Cette fois, le problème se déplace aussi côté GPU : PCWorld a dû utiliser une version bêta d’Adobe Premiere, la version standard refusant un GPU jugé non pris en charge. Tom’s Hardware rapporte qu’InDesign, Illustrator et Lightroom Classic fonctionnent via émulation, et qu’AutoCAD n’est pas officiellement pris en charge. Microsoft lui-même recommande de vérifier les pilotes de matériels spécialisés, les plug-ins et les utilitaires anciens.

Côté jeu, les résultats sont étonnamment bons mais très inégaux. Tom’s Hardware mesure 41 à 47 images par seconde dans God of War Ragnarök en 1440p, réglages Ultra et DLSS activé, et 51 à 79 images par seconde en 1080p. WIRED observe dans Cyberpunk 2077 des performances jusqu’à 20 % supérieures à celles d’un MacBook Pro M5 Max. En revanche, Red Dead Redemption 2 refuse de démarrer, et PUBG, Valorant ou League of Legends sont incompatibles en raison de leurs systèmes anti-triche.

Autonomie : correcte, mais pas au niveau des promesses

Microsoft annonce jusqu’à 15 heures de lecture vidéo locale et 12 heures de navigation web. WIRED a mesuré 12 heures en lecture vidéo et constate une autonomie nettement supérieure sur le MacBook Pro. Tom’s Hardware obtient 10 h 43 sur un test mixte web, vidéo et OpenGL en Wi-Fi à 150 nits, et PCWorld environ 10 heures sur une simulation de travail bureautique. C’est honorable pour un 15 pouces de cette puissance, mais l’IA locale a un coût énergétique : PCWorld a relevé environ 130 watts de consommation en jeu et suppose que l’inférence intensive en demandera autant. L’auteur s’amuse d’ailleurs à imaginer un vol long-courrier où chaque passager ferait tourner son LLM local, ventilateurs hurlants. Le datacenter portatif a aussi les nuisances sonores d’un datacenter.

Le prix : l’éléphant dans la salle serveur

Aux États-Unis, la gamme démarre à 2 599,99 dollars avec 24 Go de mémoire, passe à 3 699,99 dollars pour 32 Go et 1 To, 4 299,99 dollars pour 64 Go et 1 To, et culmine à 5 899,99 dollars pour 128 Go. En Europe, nous avons un ticket d’entrée à 2 899 euros, et à partir de 4 239 euros pour la version complète de la puce RTX Spark. Microsoft propose jusqu’à 1 000 dollars de reprise pour un MacBook Pro, un clin d’œil commercial qui ne manque pas d’audace.

Le problème, c’est que la configuration d’entrée n’a pas grand intérêt pour l’IA locale, qui est pourtant l’argument principal. Pour exploiter réellement la machine, il faut viser 64 Go, soit plus de 4 000 dollars. À titre de comparaison, PCWorld rappelle qu’un Asus ROG Strix SCAR 16 avec RTX 5090 et 2 To de stockage coûte 4 499,99 dollars, avec une compatibilité x86 sans faille, mais sans mémoire unifiée.

Ce que les DSI doivent en retenir

Pour un directeur des systèmes d’information, la Surface Laptop Ultra n’est pas un portable à déployer en masse, c’est un poste de spécialiste. Elle répond à des besoins précis : équipes data et IA qui veulent prototyper sans consommer de crédits cloud, développeurs CUDA, créatifs vidéo, et plus largement les cas d’usage où la confidentialité impose de ne pas envoyer les données vers un service externe. Sur ce dernier point, l’argument de l’IA locale est réel, en particulier pour des organisations soumises à de fortes contraintes de souveraineté ou de secret.

Avant toute commande, quelques vérifications s’imposent. Il faut d’abord valider la compatibilité ARM64 de toute la pile de sécurité et d’administration (EDR, VPN, agents de supervision, outils de chiffrement, pilotes d’imprimantes ou de cartes à puce). Il faut ensuite tester précisément les modèles et les applications métiers visés, plutôt que de se fier au logo RTX. Il faut enfin choisir la mémoire avec soin, puisqu’elle est soudée, et calculer le coût total de possession en comparant le prix de la machine aux économies réelles de tokens cloud. Les fameux « tokens gratuits » de l’IA locale ont en effet un coût initial de plusieurs milliers d’euros.

Verdict

La synthèse des tests dessine un portrait cohérent. La Surface Laptop Ultra est le premier portable Windows à proposer une vraie capacité d’IA locale lourde, grâce à la mémoire unifiée et au GPU Blackwell de Nvidia. Gizmodo lui décerne son Editor’s Choice, Windows Central y voit le concurrent le plus sérieux du MacBook Pro jamais produit dans l’écosystème Windows. Mais elle cumule aussi un CPU décevant en monocœur, une compatibilité Arm encore perfectible, une chaîne logicielle IA qui manque de maturité et un prix qui la réserve à une niche.

En somme, c’est une excellente machine pour ceux qui savent exactement pourquoi ils l’achètent, et une coûteuse source de frustration pour les autres. Microsoft a construit la Ferrari, il reste à goudronner la route. Les prochains mois, avec l’arrivée attendue de nouveaux MacBook Pro dès cette semaine et la maturation des outils ARM64 de Nvidia, diront si la Surface Laptop Ultra ouvre une nouvelle catégorie ou si elle restera une démonstration technologique de très haut niveau.

Nous y reviendrons lors du prochain Briefing Calipia qui débute dans 1 mois maintenant à Aix

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