Euro-Office : la bureautique souveraine européenne à l’épreuve des DSI françaises
Il y a des annonces qui arrivent à point nommé. Quand un consortium d’éditeurs européens a présenté Euro-Office à Berlin le 27 mars dernier, le sujet de la souveraineté numérique n’avait jamais été aussi présent dans les comités de direction. Tensions transatlantiques, interrogations sur l’extraterritorialité du droit américain, plans de réduction de dépendance demandés aux administrations : le terrain était fertile. Six mois plus tard, avec une version stable publiée le 9 juin et un client de bureau annoncé il y a 15 jours, il est temps de regarder le produit avec l’œil froid d’un DSI plutôt qu’avec celui d’un communiqué de presse.
Ce qu’est Euro-Office, et surtout ce qu’il n’est pas
Commençons par dissiper un malentendu tenace. Euro-Office n’est pas un « Microsoft 365 européen ». C’est un moteur d’édition bureautique composé de quatre éditeurs accessibles depuis un navigateur : traitement de texte, tableur, présentation et PDF, avec coédition en temps réel. Surtout, il n’est pas conçu pour être utilisé seul. Il a vocation à être embarqué dans une plateforme tierce, qu’il s’agisse d’un service de partage de fichiers, d’un wiki d’entreprise ou d’un outil de gestion de projet.
Autrement dit, Euro-Office remplace la brique « Office for the Web », pas Exchange, pas Teams, pas SharePoint, et certainement pas Entra ID. La comparaison avec Microsoft 365 ou Google Workspace n’a de sens qu’une fois ajouté le socle qui l’héberge, en pratique Nextcloud dans l’immense majorité des cas.
Le consortium réunit une douzaine d’acteurs. On y trouve deux entreprises françaises, XWiki et Abilian, aux côtés des allemands IONOS, Nextcloud, OpenProject, Open-Xchange et Tuta, de l’espagnol bTactic, des néerlandais Soverin et Office EU, du suisse Proton et de l’initiative paneuropéenne Eurostack. La présence française est réelle, mais le centre de gravité du projet reste clairement outre-Rhin, autour du tandem Nextcloud et IONOS.
Un fork né dans la douleur
Techniquement, Euro-Office n’est pas parti d’une page blanche. Il s’agit d’un fork d’OnlyOffice, suite open source publiée sous licence AGPLv3 par la société lettone Ascensio System. Le choix est pragmatique : OnlyOffice a toujours été réputé pour sa fidélité aux formats OOXML (DOCX, XLSX, PPTX), là où LibreOffice et Collabora peinent historiquement sur les mises en page complexes.
Les motivations avancées par le consortium sont doubles. D’abord la souveraineté, puisque l’essentiel de l’ingénierie d’OnlyOffice serait historiquement localisé en Russie, ce qui pose des questions de conformité pour les acheteurs publics européens. Ensuite la gouvernance, le consortium reprochant à l’éditeur letton un fonctionnement fermé, peu ouvert aux contributions externes. Le calendrier n’était pas neutre non plus : OnlyOffice venait de fermer son offre cloud, laissant de nombreuses organisations en quête d’une solution de remplacement.
La réaction d’OnlyOffice a été immédiate et peu diplomatique. Trois jours après l’annonce, l’éditeur accusait le projet de violer sa licence, au motif que le fork avait supprimé son logo et ses mentions de marque. Le lendemain, il suspendait un partenariat de huit ans avec Nextcloud. Le cœur juridique du différend porte sur la section 7 de l’AGPLv3, qui autorise l’auteur à ajouter certaines conditions complémentaires. OnlyOffice y voit une obligation d’attribution légitime, Nextcloud une restriction supplémentaire que la licence elle-même permet d’écarter, d’autant qu’OnlyOffice exige l’affichage d’un logo tout en refusant d’accorder un droit d’usage sur ce même logo. La Free Software Foundation et la Software Freedom Conservancy ont publiquement soutenu la lecture de Nextcloud.
Le dossier s’est depuis apaisé : mi-août, Nextcloud faisait état d’une proposition d’OnlyOffice accompagnée d’une modification de sa licence. Mais apaisé ne veut pas dire clos, et OnlyOffice avait démenti en juin tout accord formel. Pour un grand compte, la recommandation est simple : faire valider la situation par son service juridique avant tout déploiement à l’échelle. L’affaire a au moins un mérite, celui de devenir un cas d’école sur l’interprétation de l’AGPLv3.
Pour compléter le tableau, la communauté LibreOffice n’a pas non plus accueilli le nouveau venu avec des fleurs. The Document Foundation reproche à Euro-Office d’avoir fait des formats Microsoft sa norme par défaut, reléguant le format ouvert ODF au second plan, et conteste son slogan de « première suite bureautique open source européenne », en rappelant au passage l’existence d’OpenOffice.org et de LibreOffice. On retrouve là un vieux débat entre pragmatisme de la compatibilité et pureté des standards ouverts. Les DSI, eux, savent généralement dans quel camp se ranger quand il faut ouvrir le fichier Excel envoyé par le client.

Disponibilité réelle en France : un produit qui passe par des intermédiaires
Pour une entreprise française, l’accès à Euro-Office passe aujourd’hui par trois voies. La première est un Nextcloud auto-hébergé, où Euro-Office est proposé comme option bureautique à côté de Collabora. La seconde est un Nextcloud infogéré, chez IONOS ou chez un intégrateur. La troisième, à venir, est XWiki, qui prévoit l’intégration au quatrième trimestre, ce qui intéressera les organisations centrées sur la gestion documentaire et la base de connaissances.
Côté prix, le code est gratuit, le support ne l’est pas. Nextcloud annonce une tarification proche de celle de son offre Collabora, soit une dizaine d’euros HT par utilisateur selon le volume. À ce montant, il faut ajouter le coût du socle : stockage, messagerie, visioconférence, gestion des identités. C’est souvent là que les comparaisons de TCO deviennent intéressantes, et nettement moins spectaculaires que ne le laissent croire les promesses de « gratuité ».
Le point faible majeur jusqu’ici était l’absence de client lourd. Nextcloud a annoncé le 16 septembre, avec la sortie de Hub 26 Summer, une application de bureau pour Windows et Linux (x64 et Arm64) et pour macOS sur Apple Silicon. Elle permettra de travailler sur des fichiers locaux tout en restant synchronisé avec l’instance Nextcloud. Petit détail qui a son importance : elle n’est pas encore téléchargeable, et aucune date précise n’a été communiquée. Méfiance donc envers les installeurs « officiels » qui fleuriraient d’ici là sur des sites douteux.
Et l’adoption ? Beaucoup de bruit, peu de chiffres
C’est ici que l’analyse critique s’impose. À ce jour, aucune donnée sérieuse ne permet de mesurer l’adoption d’Euro-Office dans les entreprises françaises. Ni étude d’analyste, ni référence client publique, ni chiffre communiqué par le consortium. Certains sites grand public évoquent des millions d’utilisateurs, une compatibilité de 95 % ou des PME qui migreraient « en masse ». Aucune de ces affirmations n’est sourcée, et elles relèvent davantage de l’optimisation pour moteurs de recherche que de l’étude de marché.
Ce que l’on sait en revanche, c’est que la demande reste timide côté utilisateurs. Une étude du cabinet Lecko publiée en début d’année montrait que seuls 12 % des agents publics interrogés souhaitaient explicitement voir la souveraineté privilégiée dans le choix de leurs outils. Il n’y a guère de raison de penser que les salariés du privé soient plus militants. Côté État, la DINUM avance avec sa propre pile, La Suite numérique (Tchap, Visio, Docs, Grist), dans laquelle Euro-Office n’occupe pas de place centrale. Les signaux les plus concrets viennent d’Allemagne, où le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, déjà passé de SharePoint à Nextcloud, prépare maintenant la sortie de Microsoft Office. C’est typiquement la trajectoire qui profite à Euro-Office : on migre le socle d’abord, la bureautique suit.
Face à Microsoft 365 et Google Workspace : un match à plusieurs niveaux
Sur la fidélité aux formats Office, Euro-Office part avec un vrai atout hérité d’OnlyOffice. Sur la souveraineté juridique, il est difficile à battre : code ouvert, gouvernance européenne, hébergement au choix, y compris sur des infrastructures qualifiées SecNumCloud.
Mais sur le reste, l’écart est considérable. Microsoft 365 et Google Workspace sont des plateformes intégrées où la bureautique n’est qu’une pièce d’un ensemble comprenant messagerie, identité, sécurité, conformité, gouvernance des données et, désormais, intelligence artificielle générative. En 2026, Copilot et Gemini sont devenus l’argument de vente principal des deux géants. Euro-Office n’a aujourd’hui aucune réponse comparable, et c’est probablement sa plus grande faiblesse stratégique à moyen terme. L’écosystème pèse aussi lourd : macros VBA, compléments métier, connecteurs vers les applications de gestion. Un tableur financier truffé de macros ne se migre pas par la seule force de la conviction.
Enfin, les hyperscalers ont bâti leur propre riposte « souveraine » en France. Bleu, la coentreprise d’Orange et Capgemini, distribue Microsoft 365 et Azure dans un environnement isolé, avec une qualification SecNumCloud 3.2 engagée mais pas encore obtenue à la mi-2026. S3NS, côté Thales et Google, a obtenu cette qualification pour son offre cloud PREMI3NS en décembre 2025. Pour beaucoup de DSI, la véritable alternative au « Microsoft 365 standard » sera donc « Microsoft 365 via Bleu », qui conserve l’écosystème et Copilot, plutôt qu’une migration vers une pile open source. Que cette solution hybride constitue une souveraineté réelle ou un compromis confortable est un autre débat, que nous ne trancherons pas ici.
Où Euro-Office a du sens aujourd’hui
Soyons constructifs. Euro-Office mérite une évaluation sérieuse dès maintenant dans plusieurs situations : les organisations déjà sur Nextcloud, notamment celles qui utilisaient OnlyOffice intégré et se retrouvent orphelines du partenariat ; les enclaves souveraines pour des données sensibles (R&D, juridique, défense, santé) sans remettre en cause le reste du parc Microsoft ; les échanges documentaires avec des administrations en cours de migration vers des outils libres.
À l’inverse, il serait prématuré de l’envisager pour un remplacement global de Microsoft 365, pour des populations dépendantes d’Excel avancé ou de macros, ou dans une stratégie de productivité construite autour de Copilot. Le spectre de Munich, qui avait abandonné sa migration vers Linux et LibreOffice pour cause d’incompatibilités et d’utilisateurs mécontents, plane toujours sur ce type de projet. Euro-Office règle mieux la question des formats, il ne règle pas celle de la conduite du changement.
La démarche la plus raisonnable reste celle du pilote : quelques dizaines d’utilisateurs sur un périmètre fermé, un test de fidélité sur un vrai corpus de documents de l’entreprise plutôt que sur des démonstrations bien choisies, une revue juridique de la licence, et un rendez-vous de réévaluation au premier semestre 2027, une fois le client de bureau livré et éprouvé.
Ce que nous surveillerons dans les prochains mois
Trois variables détermineront si Euro-Office devient un concurrent crédible ou reste une brique de niche. D’abord, la qualité réelle du client de bureau, qui conditionne l’adoption par les utilisateurs intensifs. Ensuite, l’émergence d’intégrateurs et d’hébergeurs français capables de le vendre avec un support digne de ce nom, l’intégration XWiki du quatrième trimestre servant d’indicateur. Enfin, la capacité du consortium à proposer une réponse en matière d’IA générative, sans doute appuyée sur des modèles européens. Faute de quoi l’écart fonctionnel avec Copilot et Gemini continuera de se creuser, et la souveraineté risque de devenir un argument de principe plutôt qu’un critère de choix.
Le scénario le plus probable à court terme reste celui d’une coexistence : Microsoft 365, éventuellement opéré par Bleu, pour le cœur du parc, et Euro-Office sur des périmètres sensibles ou publics. Ce n’est pas la révolution annoncée à Berlin, mais c’est déjà un changement notable dans un marché où l’alternative se résumait jusqu’ici à « Microsoft ou Google ».
Rendez-vous au Briefing Calipia de décembre
Nous reviendrons en détail sur Euro-Office et, plus largement, sur les alternatives souveraines à Microsoft 365 et Google Workspace lors du prochain Briefing Calipia, en décembre. Au programme : un état des lieux actualisé du produit (client de bureau compris, s’il tient ses promesses de calendrier), une comparaison sans complaisance avec les offres de cloud de confiance comme Bleu et S3NS, et des retours concrets sur les critères qui doivent guider une DSI dans ce type de choix. De quoi aborder 2027 avec une vision claire, plutôt qu’avec un communiqué de presse.