Renouveler ses postes en 2026 : la pénurie de RAM rebat les cartes des systèmes d’exploitation

Pendant vingt ans, le renouvellement d’un parc de postes de travail tenait en une ligne budgétaire : un modèle de PC Windows, un volume, un cycle de quatre ou cinq ans, une négociation avec le constructeur. La question du système d’exploitation ne se posait tout simplement pas, un peu comme on ne demande pas au plombier s’il préfère l’eau froide ou l’eau chaude. En cette rentrée 2026, elle revient pourtant sur la table de nombreuses DSI, et pas uniquement dans les administrations militantes du logiciel libre. Trois forces convergent : le prix du matériel s’envole, les applications dépendent de moins en moins de Windows, et la souveraineté numérique est devenue un critère d’achat assumé.

La RAM, nouveau métal précieux

Le point de départ est industriel. Samsung, SK Hynix et Micron réorientent leurs capacités vers la mémoire HBM qui alimente les accélérateurs des centres de données d’IA, nettement plus rentable que la DRAM et la NAND qui équipent nos portables. Fin 2025, IDC anticipait une hausse du prix moyen des PC proche de 9 % en 2026 et un marché en recul pouvant atteindre 8,9 %. Les constructeurs ont suivi sans se faire prier : Lenovo, Dell, HP, Acer et Asus ont annoncé des hausses de 15 à 20 % assorties de révisions contractuelles. Omdia chiffre le surcoût de fabrication d’un PC entre 90 et 165 dollars, avec un impact maximal sur l’entrée de gamme, précisément celle qui équipe les gros bataillons de collaborateurs.

Les dernières prévisions de TrendForce montrent un ralentissement des hausses au troisième trimestre, mais pas pour de bonnes raisons : l’offre ne s’améliore pas, ce sont les acheteurs qui refusent d’absorber davantage. Micron se déclare en rupture pour toute l’année et le patron d’Intel n’envisage pas d’accalmie avant 2028. Détail qui a son importance pour ceux qui voient dans le cloud une échappatoire : la mémoire serveur connaît elle aussi des hausses record, ce qui finira par se retrouver dans le prix des postes virtualisés.

Ce choc tombe au pire moment. Windows 10 n’est plus supporté depuis octobre 2025, les exigences matérielles de Windows 11 ont condamné des machines encore fonctionnelles, et les mises à jour de sécurité étendues coûtent de plus en plus cher chaque année. Bref, beaucoup d’organisations doivent renouveler au moment exact où renouveler coûte le plus cher.

Des applications moins attachées à Windows, mais pas détachées

L’argument selon lequel « tout est dans le navigateur » est à moitié vrai, ce qui en fait aussi un argument à moitié faux. La messagerie, la collaboration, la GRC, les RH ou l’ITSM se consomment effectivement en SaaS. Microsoft 365 tourne sur Windows, macOS, iOS, Android et en version web. La sécurité s’est déplacée vers l’identité et l’accès conditionnel, et les EDR couvrent désormais Windows, macOS et Linux.

Mais chaque DSI connaît sa longue traîne : le client lourd .NET du service achats, les classeurs Excel à macros VBA et compléments COM, les bases Access que personne n’ose débrancher, le connecteur de GED intégré à Outlook en version bureau, le logiciel de CAO, le pilote d’impression sécurisée à badge. C’est cette traîne, et non la bureautique courante, qui décide de la faisabilité d’une alternative. D’où une recommandation simple et peu glamour : avant de débattre de Mac ou de Linux en comité de direction, mesurez les usages réels par la télémétrie (inventaire Intune, Configuration Manager, outils d’expérience numérique) et classez chaque application selon son niveau de dépendance. Une application installée sur 8 000 postes mais lancée par 300 personnes ne pèse pas le même poids dans la décision.

Le Mac, option la plus mature… et désormais la moins chère ?

Le 4 mars 2026, Apple a lancé le MacBook Neo à 599 dollars, soit à partir de 699 € TTC en France et sous la barre des 620 € HT chez certains intégrateurs. C’est le premier Mac animé par une puce de la famille A, en l’occurrence l’A18 Pro de l’iPhone 16 Pro, sans ventilateur. Selon Omdia, Apple a déjà atteint 11 % du marché entreprise américain en 2025, en progression de 2,4 points, et le Neo devrait accentuer le mouvement. Apple, grâce à son intégration verticale et à des achats de mémoire massifs, encaisse mieux que ses concurrents la crise des composants.

Sur le plan de l’administration, le Mac n’a plus grand-chose à envier au PC : enrôlement zero-touch via Apple Business (plateforme unifiée depuis avril 2026), gestion par Intune ou par des outils spécialisés comme Jamf, authentification unique avec Entra ID grâce à Platform SSO, EDR du marché disponibles. Attention toutefois à la rupture annoncée avec macOS 27 cet automne : la gestion déclarative devient la norme et les anciennes commandes MDM de gestion des mises à jour disparaissent sans période de grâce. Les parcs existants ont intérêt à vérifier leurs configurations avant que les utilisateurs ne cliquent sur « Mettre à jour ».

Côté applications, Word, Excel, PowerPoint, Outlook et Teams sont natifs, Copilot compris. Mais Access, Power BI Desktop, ainsi que Project et Visio en version bureau restent des exclusivités Windows, et Excel pour Mac ignore les contrôles ActiveX et les compléments COM. Quant au Neo, ses 8 Go de mémoire unifiée non extensibles méritent un examen lucide. Face à la pile réelle d’un poste d’entreprise (Teams, un navigateur aux quarante onglets, Outlook, Copilot, un agent EDR, un agent DLP et un client VPN), la marge de manœuvre est mince. Le Neo est une excellente machine pour des populations bureautiques connectées, pas un poste universel. Un pilote mesurant la pression mémoire sur plusieurs semaines vaut mieux que n’importe quelle fiche technique.

ChromeOS : un bon soldat en pleine réorganisation

ChromeOS reste redoutablement efficace sur des cas d’usage ciblés : centres de contact, postes partagés, magasins, sites de production, reprise d’activité après un rançongiciel. ChromeOS Flex permet en outre de redonner vie à des PC en fin de parcours, ce qui n’est pas anodin quand chaque barrette de RAM vaut son pesant de cacahuètes. Les références ne manquent pas, de Synchrony avec 6 000 Chromebooks couplés à Citrix jusqu’aux centres de contact de Mercado Libre ou Wayfair.

Mais trois limites s’imposent. Microsoft 365 n’y existe qu’en version web. L’administration passe par la console Google et non par Intune, ce qui impose une seconde tour de contrôle. Enfin, la plateforme est en transition : Google a présenté en mai le Googlebook, portable premium bâti sur Android avec Gemini au cœur, dont les précommandes s’ouvrent ces jours-ci. Google promet dix ans de mises à jour aux Chromebooks existants, mais des documents issus du procès antitrust évoquent une disponibilité complète de la nouvelle plateforme pour l’entreprise en 2028, et le sort des applications web ChromeOS et du conteneur Linux n’est pas tranché. S’engager sur cinq ans demande donc un minimum de prudence contractuelle.

Linux : la souveraineté a un prix, et il n’est pas celui qu’on croit

Le 8 avril 2026, la DINUM a annoncé sa sortie de Windows au profit de Linux pour ses propres postes et demandé à chaque ministère une feuille de route de réduction des dépendances extra-européennes pour cet automne, couvrant sept axes allant du poste de travail aux équipements réseau. Précisons, puisque certains titres ont un peu forcé le trait, que la décision formelle concerne les postes de la DINUM : les ministères doivent encore arrêter leur propre trajectoire.

Les précédents existent et ils sont solides. La Gendarmerie nationale fait tourner GendBuntu depuis 2008 sur environ 103 000 postes, soit 97 % de son parc. En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein a basculé environ 80 % de ses 30 000 postes vers LibreOffice, migré 44 000 boîtes aux lettres vers Open-Xchange et Thunderbird, et annonce plus de 15 millions d’euros d’économies de licences en 2026 pour 9 millions investis. La Bavière a renoncé à un accord Microsoft 365 estimé à près d’un milliard d’euros, l’armée autrichienne a migré 16 000 postes vers LibreOffice, la Ville de Lyon déploie Linux et OnlyOffice. À l’inverse, Munich rappelle qu’un projet Linux peut aussi faire marche arrière, et l’administration fédérale suisse a achevé son déploiement de Microsoft 365.

La lecture critique s’impose : ces économies proviennent de la sortie de la suite bureautique et collaborative, pas du seul changement d’OS. Sur un poste Linux, Microsoft 365 n’existe qu’en version web. L’outillage d’administration doit être construit (Landscape, Satellite, Ansible, intégration annuaire), Intune ne gérant Ubuntu et RHEL que sur le périmètre de la conformité et de l’accès conditionnel. Et les périphériques, en particulier l’impression sécurisée, réservent souvent de mauvaises surprises. Linux est un investissement de souveraineté, pas une promotion de rentrée.

Le piège des licences et le joker du Cloud PC

Un point mérite d’être martelé auprès des directions financières : quitter Windows ne fait pas baisser mécaniquement la facture Microsoft. Le plan Microsoft 365 E3 inclut les droits Windows Enterprise. Un utilisateur Mac qui conserve M365 E3 continue donc de payer un Windows qu’il n’utilise pas. L’économie de licence n’apparaît que si l’on revoit la combinaison de licences pour les populations non Windows, ou si l’on change de suite.

Le poste virtualisé, qu’il s’agisse de Windows 365, d’Azure Virtual Desktop, de Citrix ou d’Omnissa Horizon, joue quant à lui le rôle de joker. Il sert les applications Windows sur n’importe quel terminal, du Mac au boîtier Windows 365 Link, et rend viables les autres options. Il transforme en revanche un investissement en abonnement, impose une connexion de qualité et reste exposé à la hausse de la mémoire serveur.

Un portefeuille de postes plutôt qu’un OS unique ?

Aucune plateforme n’est universelle pour un parc de plusieurs milliers de postes. La réponse pertinente consiste à raisonner par population (travailleurs du savoir, utilisateurs intensifs d’Excel, métiers de terrain, ingénieurs, développeurs, dirigeants) et à s’appuyer sur un socle indépendant de l’OS : identité centralisée, applications web et SaaS, données hors du poste, MDM et EDR multiplateformes, îlot Windows virtualisé pour la traîne applicative. Pour la plupart des grandes entreprises privées, le scénario réaliste à horizon 2027-2028 ressemble à un parc majoritairement Windows ouvert au Mac sur choix du collaborateur, complété par ChromeOS ou des terminaux légers pour les postes partagés. Les administrations, les OIV et les organisations très exposées aux enjeux de souveraineté ont, elles, intérêt à ouvrir dès maintenant une trajectoire Linux ciblée, en acceptant qu’elle se mesure en années.

En somme, la pénurie de mémoire aura au moins un mérite : obliger les DSI à se reposer une question que l’habitude avait rangée au placard.

Nous traiterons ce sujet en détail lors de notre prochain Briefing Calipia, en décembre 2026 : critères de choix par population, contraintes de support applicatif et d’administration, retours d’expérience en France et à l’étranger, et feuille de route pour préparer vos prochaines vagues de renouvellement. Nous serons ravis d’en débattre avec vous.

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