Après l’« OS agentique » Windows, voici l’OS Copilot : Microsoft change de fondations
Il y a un an, Microsoft expliquait que Windows allait devenir un « OS agentique ». La formule avait été si mal reçue par les utilisateurs que le patron de Windows, Pavan Davuluri, avait fini par fermer les réponses sous sa publication. Douze mois plus tard, Satya Nadella reprend l’idée, mais en changeant de support : ce n’est plus Windows qui devient un système d’exploitation pour l’IA, c’est Copilot qui devient un système d’exploitation pour le travail. Et, détail qui n’a échappé à personne, le mot Windows n’apparaît pas une seule fois dans son annonce.
Le 25 septembre, à quelques jours de la clôture de son trimestre fiscal, Microsoft a donc présenté la plus importante refonte de Copilot depuis son lancement. L’application n’est plus un simple assistant conversationnel : elle devient une « super app » organisée autour de quatre espaces (Home, Office, Code et Autopilot), adossée à un nouveau modèle économique. Le message de Satya Nadella est limpide : Copilot doit couvrir tous les modèles, tous les formats d’appareils et toutes les tâches. Autrement dit, devenir la couche par laquelle passe le travail, quel que soit le poste qui l’héberge.
Un « OS » qui n’en est pas un
Soyons précis, puisque nos lecteurs architectes le seront de toute façon. Il n’y a ici ni noyau, ni ordonnanceur, ni pilotes. Il s’agit d’une application qui ambitionne de jouer le rôle d’un environnement de travail unifié, un peu comme un navigateur devenu, au fil des années, le véritable poste de travail de nombreux salariés. Le terme « OS » est donc un positionnement marketing, pas une architecture.
Ceux qui suivent les coulisses de Redmond se souviendront pourtant que Microsoft a bien exploré, en 2024, un concept de système centré sur Copilot. Le projet, baptisé Aion et révélé par une fuite cet été, reposait sur une base de code allégée nommée Win3, sans menu Démarrer ni icônes de bureau, avec une interface construite dans une version modifiée d’Edge. Il est resté dans les cartons. La stratégie actuelle est plus pragmatique : plutôt que de réinventer Windows, Microsoft construit par-dessus, ou plutôt à côté.
Home : le poste de pilotage
Home devient la page d’accueil de Copilot. On y retrouve l’activité récente, des suggestions et la possibilité de reprendre un travail en cours. Deux modes y cohabitent : Chat, pour les questions rapides et les premiers jets, et Cowork, pour déléguer des tâches en plusieurs étapes. Microsoft promet qu’à terme Copilot aiguillera lui-même chaque demande vers Chat, Cowork ou Code, sans que l’utilisateur ait à choisir. Une promesse séduisante, à vérifier en conditions réelles, car le routage automatique est précisément l’endroit où se nichent les coûts cachés (nous y reviendrons).
Home accueille également une vue Today, qui fait remonter de manière proactive les courriels, réunions, conversations Teams et tâches jugés pertinents. C’est la vision de l’assistant qui anticipe plutôt que d’attendre qu’on l’interroge. Pour les équipes sécurité, c’est aussi un rappel utile : un assistant qui voit tout ne montre que ce que les permissions lui laissent voir. Si les droits de partage SharePoint et OneDrive sont approximatifs, Today se chargera de le révéler avec une efficacité remarquable.
Office dans Copilot : l’inversion des rôles
Word, Excel et PowerPoint deviennent des applications complètes intégrées à Copilot. Les modifications apportées depuis Copilot sont synchronisées avec les applications Office classiques, et les collègues continuent de travailler sur les fichiers comme d’habitude.
Le symbole est fort. Pendant deux ans, Copilot était un assistant logé dans Office. Désormais, c’est Office qui se loge dans Copilot. Pour l’utilisateur, cela change la porte d’entrée. Pour la DSI, cela pose des questions très concrètes : quel client est déployé et supporté, quelles stratégies de configuration s’appliquent, et comment documenter ce nouveau parcours dans les supports de formation. La coexistence de plusieurs points d’accès aux mêmes documents n’est jamais un problème technique, c’est presque toujours un problème de conduite du changement.
Code : le quatrième objet bureautique
C’est probablement la brique la plus ambitieuse. Code permet de décrire en langage naturel une application, un tableau de bord, un outil de suivi ou un flux de travail, et laisse Copilot le construire. Microsoft ne vise pas les développeurs, mais tout le monde : après le document, la feuille de calcul et la présentation, la petite application métier deviendrait le quatrième objet de la bureautique.
Sur le plan technique, Code s’appuie sur la même technologie que GitHub Copilot, s’exécute dans un bac à sable et peut être hébergé dans le tenant de l’entreprise grâce à Copilot Managed Runtime. Microsoft IQ fournit le contexte métier, et des plugins relient les applications aux données de l’organisation. Cette cohérence s’inscrit dans le discours récent de David Fowler, ingénieur émérite chez Microsoft, selon qui l’époque où l’on tapait du code est révolue.
Les DSI qui ont vécu l’âge d’or des macros Excel et des bases Access départementales connaissent la suite du film. Une application créée en dix minutes par un commercial peut devenir, dix-huit mois plus tard, un outil critique que personne ne sait maintenir. L’hébergement dans le tenant et l’exécution isolée constituent un vrai progrès par rapport au fichier partagé sur un lecteur réseau, mais ils ne remplacent ni un inventaire, ni un cycle de vie, ni une politique de données. Le shadow IT n’est pas supprimé, il est simplement mieux logé. Il faudra aussi garder une certaine prudence : l’accès à Code est encore en cours de déploiement et aucun retour d’usage indépendant n’est disponible à ce jour.
Autopilot : un collègue avec un badge
Autopilot, anciennement Scout (présenté lors de Build), est un agent autonome persistant. On lui attribue un nom, un rôle et un objectif ; il peut surveiller des canaux, relancer des conversations, exécuter des tâches récurrentes et reprendre un projet plusieurs jours plus tard.
L’architecture mérite l’attention. Autopilot s’exécute dans le cloud, au sein de l’environnement Microsoft 365 de l’entreprise, avec sa propre identité, sa mémoire, sa machine et son espace de travail. Il apparaît dans Teams, Outlook, les canaux et les documents, et on le mentionne comme n’importe quel collègue. Permissions, audit et gouvernance sont placés sous le contrôle de l’organisation via Agent 365.
Pour les équipes identité, c’est un changement de paradigme. Un agent doté de sa propre identité, c’est un nouveau type de compte à provisionner, à auditer, à faire expirer et, le cas échéant, à révoquer dans l’urgence. Les questions classiques de l’IAM s’appliquent sans exception : qui est le propriétaire de l’agent, quel est son périmètre d’accès, qui valide ses actions sensibles, et que se passe-t-il quand son créateur quitte l’entreprise ? Un agent orphelin qui continue de relancer des fournisseurs pendant trois mois serait une anecdote amusante, sauf pour celui qui devra l’expliquer au comité d’audit.
Petite ironie de l’histoire : Autopilot est issu des travaux de Microsoft autour d’OpenClaw, l’agent personnel open source devenu viral cette année, que Satya Nadella avait un jour comparé à un virus. L’idée était manifestement contagieuse. Microsoft en propose désormais une version encadrée, ce qui est exactement ce qu’attendent les entreprises.
Nous reviendrons sur ces éléments et leur positionnement lors du prochain Briefing Calipia en décembre
Le vrai sujet : la facturation
Derrière les nouveautés fonctionnelles, la véritable révolution est économique. Copilot adopte un modèle hybride, détaillé par Nicole Herskowitz sur le blog de la Tech Community.
L’IA du quotidien reste couverte par la licence utilisateur (USL), facturée par utilisateur et par mois : Chat, et Copilot dans Word, Excel, PowerPoint, Outlook et Teams. Le mode Auto choisit le modèle et le niveau de raisonnement en arbitrant précision, rapidité et coût. Microsoft justifie ce choix par la notion de saturation : pour résumer une transcription de réunion, un modèle plus puissant n’améliore plus le résultat. GPT-5.6 et Sonnet 5 sont inclus, et de nouveaux modèles comme Opus 5 le seront avec des limites. La licence reste soumise à un usage raisonnable ; les utilisateurs intensifs qui atteignent un plafond pourront basculer sur Auto ou passer aux crédits.
L’IA avancée, c’est-à-dire Cowork, Code, Autopilot, certaines nouveautés dans SharePoint et les modèles de pointe comme Astra d’OpenAI ou Claude Fable d’Anthropic, bascule en facturation à l’usage via les Copilot Credits. Point important : cette facturation à l’usage vient s’ajouter à la licence, qui reste obligatoire pour y accéder. Microsoft file la métaphore automobile de l’hybride rechargeable : la licence serait la batterie, les crédits le réservoir d’essence. Les automobilistes savent toutefois que la consommation réelle ne correspond jamais tout à fait à celle de la brochure.
Côté maîtrise des coûts, Microsoft a soigné sa copie. Les services à l’usage sont désactivés par défaut en entreprise, tant qu’un administrateur n’a pas créé de politique de dépenses dans le centre d’administration Microsoft 365. Les budgets se définissent au niveau du tenant et des groupes, avec des plafonds par utilisateur et des alertes de seuil. Les dépenses peuvent être rattachées à des abonnements ou groupes de ressources Azure, et les politiques sont pilotables via l’API Microsoft Graph. La gestion des coûts couvre déjà Cowork, Code, Managed Runtime et les API Work IQ, avec Copilot Studio annoncé pour octobre.
Le constat pour les DSI est double. D’un côté, ces outils FinOps sont une bonne nouvelle et montrent que Microsoft a entendu les inquiétudes sur l’imprévisibilité des coûts de l’IA agentique. De l’autre, le budget Copilot cesse d’être une ligne fixe multipliée par un nombre d’utilisateurs pour devenir une consommation variable, pilotée comme une facture cloud. Les organisations qui maîtrisent déjà la gouvernance de leurs dépenses Azure partiront avec une longueur d’avance. Les autres découvriront que le FinOps n’est pas un logiciel, mais une discipline. On notera enfin que Microsoft publie une comparaison de coûts favorable face à Claude et ChatGPT, fondée sur sa propre analyse interne : une donnée à considérer avec la prudence qu’on réserve à tout benchmark réalisé par une des parties.
La contradiction Windows 11
Reste le paradoxe qui a fait sourire la presse spécialisée. Au moment même où Copilot est promu « OS pour le travail », Microsoft réduit la présence de l’IA dans Windows 11, en réponse aux critiques des utilisateurs sur l’accumulation de fonctions jugées envahissantes. Aucune maquette de l’annonce ne montre d’ailleurs l’interface de Windows 11.
La contradiction n’est qu’apparente. Microsoft semble avoir compris que forcer l’IA dans le système d’exploitation crée surtout du rejet, alors qu’une application autonome, multiplateforme et gouvernée depuis le tenant capte la valeur là où elle se trouve réellement : dans les données Microsoft 365 et dans l’identité Entra. Le terminal devient secondaire. Copilot doit fonctionner partout, y compris, clin d’œil savoureux, sur les nouveaux Googlebook de Google, dont la promotion met en avant Copilot pour la productivité. Windows reste le système du poste ; Copilot ambitionne de devenir celui du travail.
Une course contre la montre… et (surtout) contre la concurrence
Cette annonce répond aussi à un calendrier. À Build, en juin, Satya Nadella avait promis de réunir Chat, Cowork et Code dans une super application avant la fin de l’été. Lors de la présentation des résultats du 29 juillet, il avait confirmé une livraison dans le trimestre, qui se termine le 30 septembre. L’échéance est respectée sur le papier, mais la plupart des briques arrivent par étapes : Code s’étend au programme Frontier en fin de mois, Autopilot entre en préversion privée, et Office dans Copilot sera déployé auprès des particuliers et des clients Frontier dans les semaines qui viennent. Autrement dit, l’OS est annoncé, mais l’installation se fera en plusieurs redémarrages.
La pression concurrentielle explique cette accélération. OpenAI a fait évoluer Codex vers des tâches de développement longues et des flux multi-agents. Anthropic propose Cowork et Claude Code, avec la capacité de travailler sur des fichiers Word, Excel et PowerPoint. Google pousse Gemini vers l’usage autonome de l’ordinateur et les agents en arrière-plan. Microsoft, pionnier de l’assistant IA avec Copilot, avait fini par paraître en retard sur la vague agentique. Cette refonte est sa manière de reprendre la main, en s’appuyant sur un atout que ses concurrents n’ont pas : l’intégration native avec l’identité, les données et la gouvernance de Microsoft 365.
Ce qu’il faut retenir
Pour les DSI, cette annonce n’est pas un simple changement d’interface. Elle déplace le centre de gravité du poste de travail vers une application pilotée depuis le cloud, introduit des agents dotés d’une identité propre, ouvre la création d’applications à tous les collaborateurs et transforme une partie du budget IA en consommation variable. Chacun de ces points appelle une réponse structurée : politique de gouvernance des agents dans Agent 365, cycle de vie des applications produites avec Code, stratégie de dépenses définie avant toute activation des crédits, et revue des permissions Microsoft 365, qui reste la meilleure assurance contre les mauvaises surprises.
Satya Nadella a peut-être trouvé la bonne formule. Reste à vérifier, une fois les briques réellement disponibles, que ce nouvel « OS » tient ses promesses en production. Car si l’histoire de l’informatique nous a appris une chose, c’est qu’un système d’exploitation se juge rarement à sa présentation, et presque toujours à sa première mise à jour.