Ralentir l’IA générative ? Gary Shapiro dit non, et voici pourquoi
Ce mardi 16 septembre 2026, le France Digitale Day (FDDay) a une nouvelle fois ouvert ses portes au musée des Arts Forains à Paris, avec le traditionnel rendez vous CES Tech Trends. Gary Shapiro, président exécutif de la Consumer Technology Association (CTA), organisatrice du CES de Las Vegas, y était fidèle au poste. J’y était aussi comme tous les ans pour préparer le CES. Interrogé sur une question qui traverse depuis plusieurs années aussi bien les couloirs des directions informatiques que les hémicycles parlementaires, à savoir faut il ralentir le développement de l’intelligence artificielle générative, il a livré une réponse aussi tranchée que documentée. L’exercice valait la peine d’être noté.
D’entrée de jeu, Shapiro rappelle que le débat n’a rien de neuf. Il y a quatre ou cinq ans déjà, on évoquait un moratoire de six mois sur les grands modèles de langage. La référence est limpide : c’est la fameuse lettre ouverte du Future of Life Institute, publiée en mars 2023 et signée par plusieurs centaines de personnalités de la tech, qui réclamait justement une pause de six mois dans l’entraînement des systèmes plus puissants que GPT 4. Trois ans plus tard, le même débat ressurgit, cette fois porté selon Shapiro par un sénateur républicain réclamant une session d’urgence du Congrès américain. « C’est un progrès », ironise t il, on serait donc passé du moratoire à la simple demande d’un débat parlementaire.
Sa thèse centrale, forgée en plusieurs décennies passées à défendre l’industrie technologique américaine, tient en une phrase : derrière chaque appel à ralentir une technologie se cache le plus souvent un concurrent qui a pris du retard. Il cite l’exemple d’Elon Musk, signataire en 2023 de la lettre du FLI, à un moment où Tesla et xAI accusaient un retard sur OpenAI et Google. Le message est à peine voilé pour les architectes et RSSI présents dans la salle : méfiez vous des éditeurs qui plaident la prudence réglementaire au moment précis où ils perdent la course technologique.
L’argument le plus solide de Shapiro, et sans doute le plus utile pour un public de décideurs IT, porte sur l’inutilité stratégique d’une pause unilatérale. Même si les Etats Unis, l’Europe et les autres démocraties ralentissaient leurs travaux, les acteurs qu’il qualifie d’empire du mal poursuivraient leur développement sans contrainte. Un raisonnement qui recoupe largement celui tenu depuis des mois côté souveraineté numérique en Europe, où l’argument de la course technologique face à la Chine sert désormais à justifier bien des assouplissements réglementaires, y compris autour de l’AI Act européen…
Sur le terrain plus concret de la sécurité, Shapiro renverse l’argument des opposants à l’IA. Selon lui, la technologie qui inquiète est aussi celle qui protège : la cybersécurité s’est structurée en industrie à part entière précisément parce que l’IA permet de construire des défenses de plus en plus sophistiquées contre les attaques. Un constat que confirmeront sans peine les RSSI qui pilotent aujourd’hui des SOC largement automatisés et des outils de détection d’anomalies dopés au machine learning.
Sur la santé, Shapiro se montre prophétique, peut être un peu trop. Il promet la résolution de nombreuses maladies majeures dans les dix prochaines années, grâce au croisement de milliards de dossiers médicaux (génétique, groupe sanguin, environnement, antécédents familiaux). L’affirmation est séduisante mais mérite d’être prise avec la prudence habituelle réservée aux promesses de rupture technologique dans le secteur de la santé, un domaine où les cycles réglementaires et cliniques restent nettement plus longs que les cycles d’innovation logicielle.
Fait notable, Shapiro cite une deuxième initiative d’Elon Musk, plus récente et nettement plus constructive que la lettre de 2023 : l’idée que les grands acteurs de l’IA testent mutuellement les produits de leurs concurrents, une forme d’évaluation croisée encouragée par les pouvoirs publics plutôt qu’imposée par une réglementation figée. L’idée mérite d’être creusée, car elle rejoint des pratiques de bug bounty et d’audit croisé déjà répandues en cybersécurité, transposées cette fois à l’évaluation des risques des modèles.
Shapiro ne nie pas l’existence de vrais problèmes. Il cite pêle mêle la cybersécurité, la vie privée, les schémas de fraude, mais aussi, de façon plus inattendue dans la bouche d’un patron d’industrie, le suicide chez les adolescents et l’érosion de l’effort cognitif dans l’éducation. Il confie même, en tant que père et mari, avoir perdu une part de son statut de référence intellectuelle au sein de son foyer, ses enfants obtenant désormais de meilleures réponses de l’IA que de lui 🙂 L’anecdote, teintée d’autodérision, tranche avec le ton offensif du reste de son intervention et humanise un discours par ailleurs très pro business.
Pour justifier son scepticisme face aux appels à la prudence, Shapiro mobilise deux comparaisons. La première, classique, est celle de l’automobile : un million de morts par an dans le monde, des dizaines de millions de blessés, et pourtant personne ne songe à interdire la voiture. Selon lui, l’IA, via la robotique et le véhicule autonome, est justement la solution à ce fléau plutôt qu’une menace supplémentaire. Il salue au passage l’approche de plusieurs Etats membres de l’Union européenne, la France y compris, jugée plus raisonnable que celle des Etats Unis, où les cabinets d’avocats spécialisés en litiges freineraient selon lui le déploiement des véhicules autonomes pour préserver leur fonds de commerce. Une pique qui ne manquera pas de faire sourire les juristes présents dans la salle.
La seconde comparaison porte sur les data centers et leur consommation d’eau, sujet devenu sensible outre Atlantique. Shapiro balaie l’argument d’un revers de main : un data center IA ne consommerait pas plus d’eau qu’une usine de taille comparable, et nettement moins qu’un golf. Il y voit la marque d’une désinformation entretenue par des Etats concurrents pour freiner le développement de l’IA occidentale. L’affirmation mérite d’être prise avec la même prudence que ses promesses sur la santé : les chiffres réels de consommation hydrique des data centers varient fortement selon les technologies de refroidissement, les climats et les sources d’énergie utilisées, et le sujet reste âprement débattu chez les analystes indépendants.

Pour conclure, Shapiro renvoie la question elle même à son expéditeur : ralentir l’IA, oui, mais ralentir quoi, exactement ? Les progrès en santé, en efficacité énergétique face au changement climatique, en cybersécurité ? Sa conclusion, à peine tempérée par l’humour, est sans appel : l’alarmisme, dit il, nourrit une véritable économie parallèle, faite de commentateurs et d’acteurs qui vivent de la peur qu’ils entretiennent, quand ils ne sont pas simplement mal informés.
Le discours de Shapiro a le mérite de la clarté et s’appuie sur une expérience réelle du secteur. Il reste néanmoins celui d’un lobbyiste en chef : la CTA représente plus de 1300 entreprises technologiques et tire l’essentiel de sa légitimité, comme de ses revenus, de la vitalité du secteur qu’elle défend. Ses réserves sur la fragmentation réglementaire américaine, où plus de 1200 textes auraient été déposés en 2025 dans les seuls Etats fédérés, constituent en revanche un vrai sujet pour toute organisation qui opère aux Etats Unis et doit naviguer un patchwork de règles locales. Pour les DSI européens, le message à retenir n’est probablement pas de choisir un camp entre accélération et prudence, mais de construire, indépendamment du tempo politique, une gouvernance de l’IA suffisamment robuste pour absorber les deux scénarios : celui d’une adoption qui continue de s’accélérer, et celui d’un tour de vis réglementaire qui finira, tôt ou tard, par arriver aussi en Europe.