Bill Gates veut taxer les robots et réserver certains métiers aux humains

Bill Gates n’a jamais été du genre à se contenter d’un tweet pour partager ses états d’âme. Sur son blog Gates Notes, le cofondateur de Microsoft vient de publier un long essai sur les impacts sociaux de l’intelligence artificielle, et il y glisse deux propositions qui sortent nettement du discours convenu de la « Responsible AI ».

Un discours globalement attendu, mais deux idées qui détonnent

Sur le fond, Gates campe sur des positions déjà bien connues des lecteurs assidus des travaux de politique publique d’Anthropic ou des débats autour de la lettre ouverte Pacing The Frontier, qui appelle les employés de laboratoires d’IA à ralentir la cadence. Il juge l’initiative louable mais doute sérieusement de sa viabilité dans un secteur où la course à la puissance de calcul ne connaît pas de trêve. Côté bénéfices, rien de surprenant non plus : la santé et la recherche scientifique restent ses exemples favoris pour illustrer le potentiel positif de l’IA.

Là où l’essai devient intéressant, c’est sur le terrain de l’emploi. Gates avance deux mécanismes concrets, presque actionnables par un législateur, ce qui change du traditionnel « il faudra réguler intelligemment » qu’on entend depuis trois ans dans toutes les conférences.

La taxe robot : corriger un biais fiscal bien réel

Le premier constat de Gates n’est pas nouveau (il en parlait déjà en 2017) et Benoit Hamon chez nous aussi , mais il le remet sur la table avec insistance : le système fiscal actuel favorise structurellement l’automatisation. Un employeur qui embauche paie des charges sociales sur le salaire. Le même employeur qui investit dans un robot ou un agent IA peut généralement l’amortir immédiatement comme une dépense d’exploitation. Autrement dit, le code des impôts pousse discrètement les entreprises à remplacer les humains par des machines, sans que ce choix soit toujours justifié par un vrai gain d’efficacité.

Pour un DSI qui pilote des projets d’automatisation ou de déploiement d’agents IA, l’idée mérite qu’on s’y arrête : une taxe robot changerait mécaniquement les arbitrages de build vs. buy, et surtout les calculs de ROI qui accompagnent aujourd’hui tout projet de Copilot agentique ou de RPA. Les recettes générées serviraient, selon Gates, à financer la reconversion professionnelle et à renforcer les filets de sécurité sociale, un peu comme une clause de earn-out inversée entre l’entreprise et la société.

Les métiers « Human Reserved » : une frontière à géométrie variable

La seconde proposition est plus originale, et sans doute plus difficile à mettre en musique sur le plan opérationnel. Gates suggère de sanctuariser certains métiers, les rendant explicitement interdits à l’automatisation, non pas pour des raisons techniques mais économiques ou sociales. Il prend l’exemple d’un ouvrier du BTP de 55 ans à qui l’on ne peut raisonnablement demander de se reconvertir dans l’aide à la personne du jour au lendemain.

Il pousse le raisonnement plus loin sur le terrain de la santé : rien n’empêche techniquement un système d’annoncer à un patient un diagnostic incurable, mais Gates estime que certaines tâches doivent rester humaines par principe, indépendamment de la faisabilité technologique. Le périmètre de ces métiers « réservés » évoluerait dans le temps, avec des phases de transition étalées sur plusieurs années, voire des décennies.

Ce que les grands laboratoires n’ont pas envie d’entendre

Gates lui-même le reconnaît en creux dans son essai : ces deux mesures grignoteraient directement la rentabilité des grands laboratoires d’IA, ce qui explique sans doute pourquoi elles n’occupent pas le devant de la scène dans les discours habituels sur la régulation. Reste une question de taille, que Gates ne tranche pas vraiment : qui décide de la liste des métiers protégés, et selon quels critères ? Sans instance de gouvernance clairement identifiée, l’idée risque de rester un bel exercice de style, aussi séduisant qu’une slide de roadmap sans date de livraison.

Pour les organisations qui structurent aujourd’hui leurs propres cadres de gouvernance IA, ces deux pistes offrent malgré tout une grille de lecture utile : au-delà des questions de sécurité et de conformité qui monopolisent les comités IA, la question du partage de la valeur entre humains et machines s’invite désormais dans le débat, et il serait imprudent de l’ignorer.

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