Face à X, Bluesky ne veut pas gagner la bataille de l’attention, mais celle de l’infrastructure…
Il y a une forme d’élégance tranquille à voir un ancien patron de WordPress reproduire, vingt ans plus tard, la même recette sur les réseaux sociaux décentralisés. Toni Schneider, ex CEO d’Automattic et désormais CEO permanent de Bluesky après quatre mois passés à l’essai, a livré à Nilay Patel (podcast Decoder de The Verge) une feuille de route qui devrait intéresser tout DSI confronté, un jour ou l’autre, à la question de la dépendance aux plateformes fermées.
Une gouvernance pensée pour durer, pas pour scaler vite
Schneider organise Bluesky autour de trois pôles : l’application grand public (45 millions d’utilisateurs), l’écosystème de développeurs ATmosphere qui approche le millier d’applications actives quotidiennes, et une équipe d’exploration dédiée à l’IA, pilotée par Jay Graber, l’ancienne CEO devenue directrice de l’innovation. Les téléchargements du SDK ont triplé pour atteindre près d’un million par mois.
Le point le plus structurant pour un architecte d’entreprise reste la trajectoire de gouvernance. Bluesky transfère méthodiquement des morceaux d’AT Protocol vers des entités indépendantes : l’annuaire d’identité, équivalent d’un DNS pour le protocole, est confié à une organisation à but non lucratif suisse dotée de son propre conseil d’administration. Et surtout, l’IETF a officiellement accepté AT Proto comme flux de travail la semaine précédant l’entretien, ce qui le place sur la voie d’un standard internet reconnu, en dehors du contrôle de Bluesky. Autrement dit : la société qui a inventé le protocole organise elle-même sa propre dépossession. On pense évidemment au parallèle avec WordPress, où Automattic est devenue une entreprise valorisée à plusieurs milliards de dollars tout en laissant l’écosystème open source vivre sa vie. Un DSI habitué aux discours de « plateforme ouverte » qui se referment discrètement au bout de trois ans appréciera la démonstration par les actes.
Attie, ou l’agent conversationnel greffé sur le protocole
Le versant IA du projet mérite un paragraphe à part, ne serait-ce que parce qu’il concerne directement Claude. Présenté lors de la conférence Atmosphere, Attie est un assistant conversationnel qui permet de générer des flux personnalisés en langage naturel, sans passer par la configuration technique jusqu’ici nécessaire. Techniquement, c’est un produit autonome, distinct de l’application Bluesky, développé par l’équipe de Jay Graber et construit sur Claude d’Anthropic. Il s’authentifie via l’identifiant Atmosphere de l’utilisateur, ce qui lui donne accès, par construction, aux données déjà partagées sur l’ensemble des applications du protocole. C’est une illustration assez nette d’un principe d’architecture qui devrait parler aux fans d’API ouvertes : quand l’identité et les données circulent librement entre applications, l’agent IA n’a plus besoin d’intégrations sur mesure pour être pertinent dès le premier échange.
Schneider reste néanmoins mesuré sur la portée de l’IA en interne : elle accélère la vitesse de développement, pas la difficulté à trouver les bonnes idées de produit. Une nuance qui a le mérite de casser un peu le discours ambiant sur l’IA qui résoudrait tout, y compris le product management.
Le chantier des données privées, angle mort actuel du protocole
Aujourd’hui, tout ce qui transite par AT Proto est public. C’est la limite la plus souvent citée par les développeurs tiers. Bluesky prépare le support de données privées, ce qui ouvrirait la voie à des communautés fermées de type Reddit tout en restant interopérables avec le reste du réseau. Schneider évoque un facteur multiplicateur de dix à cent sur le nombre de cas d’usage adressables une fois cette brique disponible, sachant que des communautés thématiques comme BookSky ou AstroSky bricolent déjà des équivalents avec les outils actuels de flux personnalisés.
Modération distribuée et modèle économique par affiliation
Sur la modération, Bluesky assume une logique fédérée plutôt que centralisée : une équipe de confiance et sécurité en interne, mais un système de labels que chaque réseau ou communauté peut adopter ou ignorer. BlackSky, premier réseau tiers majeur conçu pour les utilisateurs noirs avec ses propres règles de modération, illustre ce fonctionnement en opérant indépendamment tout en restant fédéré au réseau global.
Côté modèle économique, Bluesky a tranché : ni publicité classique, ni crypto. La société a confirmé le lancement cette année d’un modèle d’affiliation, prélevant un pourcentage sur les abonnements générés par le trafic qu’elle envoie vers les éditeurs de contenu, sachant qu’elle en est déjà l’un des tout premiers apporteurs avec deux millions de clics quotidiens. Un pari qui rappelle, encore une fois, l’économie de l’hébergement WordPress : des milliers d’acteurs tiers en concurrence sur le service, pendant que le protocole reste neutre.
Et ActivityPub dans tout ça ?
Question inévitable pour quiconque a suivi Mastodon ou Threads : pourquoi deux protocoles de fédération sociale au lieu d’un seul standard ? Schneider défend une coexistence de long terme, ActivityPub étant centré serveur (on héberge le sien, on fédère si on veut) alors qu’AT Proto est centré utilisateur, avec des millions de serveurs de données personnelles qui suivent l’identité de chacun. L’argument tient techniquement, mais l’histoire des guerres de standards invite à rester prudent : il est rare que deux protocoles concurrents cohabitent paisiblement sur la durée sans qu’un écosystème n’absorbe l’autre, surtout face à un géant comme X…
Calipia aussi a fait le choix de l’ouverture 🙂
Cette bascule vers des protocoles ouverts n’est pas restée théorique chez nous. Depuis l’arrivée de cette plateforme alternative, Calipia a quitté X (Twitter à l’époque) pour la rejoindre, convaincus que les échanges professionnels ont davantage à gagner d’un réseau ouvert et interopérable que d’un jardin fermé soumis aux humeurs d’un seul actionnaire (comment s’appelle-t-il déjà ?). Vous pouvez nous y retrouver sous @calipia.bsky.social.

Ce qu’il faut en retenir côté architecture d’entreprise
L’intérêt de cet entretien pour un public de DSI ne tient pas tant à Bluesky le réseau social qu’à la démonstration de méthode : gouvernance transférée à des tiers indépendants avant que l’entreprise ne devienne trop dépendante de sa propre position dominante, protocole ouvert traité comme un bien public plutôt que comme un actif à défendre, monétisation alignée sur la valeur créée pour l’écosystème plutôt que sur la captation de l’attention. Ce sont exactement les questions qu’on devrait se poser avant de bâtir une architecture reposant sur un fournisseur unique, aussi séduisant soit-il aujourd’hui. Reste la vraie question, que Schneider pose lui-même sans vraiment y répondre : si l’écosystème grossit vraiment, quelqu’un finira-t-il par vouloir en reprendre le contrôle ? Dix ans, c’est long pour tenir une promesse de neutralité face à la pression des revenus.