Résultats trimestriels contrastés de Microsoft, Alphabet et Meta
Trois publications de résultats en l’espace d’une semaine, fin juillet 2026, et trois lectures de marché radicalement différentes. Microsoft et Meta ont publié le même jour, le 29 juillet, Alphabet une semaine plus tôt, le 22. Sur le papier, les trois groupes affichent une croissance à deux chiffres portée par l’intelligence artificielle. Dans les faits, Wall Street n’a pas du tout réagi de la même façon, et c’est justement cette divergence qui mérite l’attention des directions informatiques. Elle raconte, mieux que n’importe quel discours marketing, qui commence réellement à transformer ses dépenses d’infrastructure IA en revenus, et qui continue de les financer à crédit sur la promesse d’un futur ROI.
Microsoft, l’élève qui a enfin appris à facturer l’usage
Le quatrième trimestre de l’exercice fiscal 2026 de Microsoft, clos le 30 juin, affiche un chiffre d’affaires de 90 milliards de dollars, en hausse de 18 % sur un an, très au-dessus des 87,6 milliards attendus par le consensus. Le bénéfice net progresse de 31 % à 35,8 milliards de dollars. Sur l’exercice complet, le groupe dépasse pour la première fois les 331 milliards de chiffre d’affaires, et Azure franchit à lui seul le cap symbolique des 100 milliards de dollars annuels.
Le moteur reste sans surprise Intelligent Cloud, à 39,3 milliards de dollars (plus 32 %), avec une croissance d’Azure de 43 %. Plus intéressant pour un lecteur du monde M365 : le segment Productivity and Business Processes progresse de 14 % à 37,8 milliards, porté par Microsoft 365 Copilot qui dépasse les 30 millions de sièges payants, contre un peu plus de 20 millions quatre mois plus tôt. Nadella a cité plusieurs déploiements massifs, dont NHS England sur 505 000 utilisateurs, HSBC sur 200 000 sièges, et EY sur 400 000 collaborateurs équipés de la suite E7. Signe que le modèle économique de Copilot mûrit, Microsoft a introduit une facturation à la consommation en complément du forfait par siège, ce qui a fait accélérer le chiffre d’affaires Copilot de plus de 60 % en séquentiel. Après deux ans de scepticisme sur la capacité de Copilot à générer un revenu significatif, l’argument commence enfin à tenir la route sur les chiffres.
Deux points méritent une lecture plus critique. D’abord le capex : 41 milliards de dollars sur le seul trimestre, en hausse de 69 % sur un an, dont les deux tiers dans des actifs à cycle court, essentiellement des GPU et CPU. Microsoft a ajouté 31 datacenters sur le trimestre et 88 sur l’année, avec l’ambition de doubler sa capacité totale en deux ans. Ensuite, un changement comptable qui mérite d’être signalé aux DSI qui suivent la santé financière de leurs fournisseurs stratégiques : à partir de l’exercice 2027, Microsoft va étendre la durée de vie utile de ses datacenters et de ses bâtiments de bureaux de 15 à 25 ans. Ce choix va mécaniquement réduire la charge d’amortissement annuelle et donc améliorer les marges affichées, sans que la réalité économique des infrastructures ait changé d’un pouce. C’est une pratique comptable parfaitement légale et déjà utilisée par d’autres hyperscalers, mais elle invite à lire les prochains trimestres d’un œil légèrement plus circonspect.
Le marché, lui, a salué le trimestre sans réserve : l’action a progressé de 2 à 8 % en séance après clôture selon les sources. Restera à voir ce qui se passe toute à l’heure à l’ouverture des marchés aux US.
Google Cloud, le rattrapage qui inquiète autant qu’il impressionne
Le deuxième trimestre 2026 d’Alphabet est à première vue le plus spectaculaire des trois. Chiffre d’affaires à 119,8 milliards de dollars, en hausse de 24 %, très au-dessus des 116,9 milliards attendus. Mais le vrai choc vient de Google Cloud, qui bondit de 82 % à 24,8 milliards de dollars, une accélération nette par rapport aux 63 % du trimestre précédent et aux 48 % du quatrième trimestre 2025. Le résultat opérationnel du cloud grimpe à 8,8 milliards de dollars, contre 2,8 milliards un an plus tôt : la rentabilité suit enfin la croissance, ce qui n’était pas acquis il y a encore deux trimestres. Le carnet de commandes signées du cloud atteint désormais 514 milliards de dollars, et Gemini Enterprise est adopté par près de 90 % des entreprises du Fortune 100.
Le résultat net affiche une hausse de 298 % à 112,1 milliards de dollars, mais ce chiffre est trompeur : il intègre un gain non réalisé d’environ 98 milliards de dollars sur des participations en actions, notamment la plus-value latente sur Anthropic. Sur une base ajustée, le bénéfice par action ressort même légèrement en dessous des attentes des analystes, à 2,85 dollars contre 2,89 dollars anticipés.
Et c’est précisément ce qui a fait chuter l’action en dehors des heures de marché malgré un chiffre d’affaires supérieur aux attentes : Alphabet a relevé sa prévision de capex 2026 à une fourchette de 195 à 205 milliards de dollars, contre 180 à 190 milliards annoncés le trimestre précédent. Après des années où les investisseurs réclamaient plus d’investissement dans l’IA, ils commencent à se demander à voix haute jusqu’où ira la facture, et à quel moment elle cessera de croître plus vite que les revenus qu’elle génère. Pour un groupe qui rattrape enfin son retard sur Azure et AWS en matière de croissance cloud, la punition boursière a de quoi surprendre, et elle illustre bien le changement de posture des marchés sur l’IA en 2026.
Meta, la publicité qui finance seule le pari de l’IA
Le tableau est très différent chez Meta. Le chiffre d’affaires du deuxième trimestre progresse de 28 % à 60,8 milliards de dollars, la meilleure croissance des trois groupes. Mais le résultat net recule de 14 % à 15,8 milliards de dollars, et le bénéfice par action baisse de 13 % à 6,18 dollars. La marge opérationnelle tombe à 31 %, contre 43 % un an plus tôt, plombée par 2,4 milliards de charges liées à des contentieux et 1,18 milliard de charges de restructuration consécutives aux licenciements de mai 2026. Le flux de trésorerie disponible s’effondre à 784 millions de dollars, à comparer à un capex trimestriel de 31 milliards de dollars, porté à une fourchette annuelle de 130 à 145 milliards.
Reality Labs, la division qui porte les casques Quest et les lunettes IA, continue de creuser son trou : 4,62 milliards de dollars de perte opérationnelle pour seulement 431 millions de revenus, une perte en aggravation par rapport aux 4,03 milliards du trimestre précédent. Signal plus encourageant, le chiffre d’affaires « Family of Apps Other », qui regroupe notamment les paiements et abonnements WhatsApp, franchit pour la première fois le cap du milliard de dollars, en hausse de 73 %.
Le point structurel à retenir pour un lecteur DSI, c’est l’absence de débouché cloud chez Meta. Microsoft et Google peuvent, au moins partiellement, faire financer leur infrastructure IA par des clients tiers via Azure et Google Cloud. Meta n’a aucun équivalent : tout le capex est absorbé par la seule activité publicitaire du groupe. C’est un pari plus risqué, et le marché commence visiblement à s’en inquiéter, d’où la chute du titre après la publication malgré une croissance de revenu supérieure à celle de ses deux pairs.
Ce que ces trois trimestres racontent aux directions informatiques
Au delà du jeu des comparaisons boursières, trois enseignements concrets pour les DSI qui pilotent des contrats cloud et IA en 2026.
Le premier concerne les modèles de facturation. Microsoft généralise la consommation en complément du forfait par siège sur Copilot, Google pousse une logique similaire sur Gemini Enterprise. Il devient urgent, pour les organisations qui négocient ou renégocient leurs contrats, de bien modéliser l’exposition financière d’une facturation à l’usage plutôt qu’au forfait, en particulier sur des cas d’usage à forte volumétrie de tokens.
Le second concerne la lecture des indicateurs financiers des fournisseurs. Le changement de durée d’amortissement chez Microsoft n’est pas un détail comptable anodin : il montre que les hyperscalers cherchent activement des leviers pour absorber la pression du capex sur leurs marges affichées. Une marge qui s’améliore n’est pas toujours synonyme d’une infrastructure plus efficiente.
Le troisième concerne le rapport de force entre Azure et Google Cloud. Une croissance de 82 % côté Google Cloud, même sur une base plus petite qu’Azure, change la dynamique concurrentielle et peut, à terme, redonner du levier de négociation aux grands comptes qui multi-sourcent leur cloud. À l’inverse, le cas Meta rappelle qu’une croissance de revenu à deux chiffres ne dit rien de la soutenabilité d’un modèle économique quand elle n’est pas adossée à un flux de trésorerie qui suit. Pour toute organisation qui envisage de s’appuyer sur des offres IA financées à perte, la question de la pérennité du fournisseur reste entièrement légitime.
Le message d’ensemble de ce trimestre est finalement assez simple : le marché ne récompense plus la croissance IA en tant que telle, il commence à exiger la preuve d’une monétisation. Microsoft l’a apportée, Google Cloud s’en approche mais inquiète sur le rythme d’investissement, Meta en est encore loin. Une distinction que les prochains trimestres continueront très probablement d’affiner.