Bande des 2 GHz : Bruxelles serre la vis à Starlink, Elon Musk grince des dents

Il y a des dossiers qui se règlent dans la discrétion feutrée d’un comité technique, et il y en a d’autres qui finissent par opposer un commissaire européen à l’homme le plus suivi de la planète sur « ses » réseaux sociaux. La répartition de la bande des 2 GHz, dévolue aux services satellitaires mobiles, appartient clairement à la seconde catégorie.

Fin mai 2026, la Commission européenne a tranché un dossier qui couvait depuis des mois : la réattribution de la bande dite « 2 GHz MSS » (Mobile Satellite Services), seule bande de fréquences harmonisée à l’échelle de l’Union pour les communications satellitaires mobiles, y compris les services dits « direct to device » qui permettent à un smartphone classique de se connecter directement à un satellite sans passer par une antenne relais terrestre. Les licences actuelles, détenues par les Américains Viasat et EchoStar depuis 2009, arrivent à échéance en mai 2027. Une fenêtre de tir que Bruxelles n’a pas laissée filer.

Un partage à deux tiers, un tiers, et beaucoup de tensions

Le compromis trouvé par la Commission consiste à réserver environ deux tiers du spectre aux opérateurs enregistrés dans l’Union, au Royaume-Uni ou en Norvège, le tiers restant étant ouvert à la concurrence internationale, Starlink et le Project Kuiper d’Amazon en tête. Une partie de l’enveloppe est en outre fléchée vers des usages étatiques et militaires, avec une intégration prévue au programme IRIS² (Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite), la constellation européenne portée par le consortium SpaceRISE (SES, Eutelsat, Hispasat) et ses sous traitants industriels Airbus, Thales Alenia Space et OHB. Pour mémoire, le contrat IRIS² pèse environ 10,5 milliards d’euros sur douze ans, dont 6,5 milliards de fonds publics, pour une mise en service des usages gouvernementaux espérée vers 2030.

Ce dossier n’a rien d’anodin sur le plan institutionnel. En interne, la commissaire au Numérique et à la Souveraineté technologique Henna Virkkunen plaidait pour une ouverture mesurée, soucieuse de ne pas allumer un nouveau front commercial avec l’administration Trump. D’autres voix, dont celle du commissaire à la Défense Andrius Kubilius, défendaient une réservation totale au bénéfice des seuls champions européens. Le compromis du deux tiers, un tiers est l’exacte traduction de cet arbitrage, et il reste à valider par les États membres et le Parlement européen avant toute mise en œuvre définitive.

SpaceX hausse le ton, la FCC dégaine la menace de réciprocité

Sans surprise, SpaceX n’a pas accueilli la nouvelle avec enthousiasme. Dans un document transmis aux instances européennes, l’entreprise d’Elon Musk a mis en garde contre un scénario où les utilisateurs européens se retrouveraient privés de services satellitaires en connexion directe, en s’appuyant notamment sur l’argument de l’efficacité opérationnelle du système et de son rôle déjà éprouvé en Ukraine. Le souvenir des hésitations passées de Musk sur la continuité de Starlink pour l’armée ukrainienne reste d’ailleurs l’un des arguments centraux invoqués par Bruxelles pour justifier sa défiance envers une dépendance structurelle à un opérateur unique, dont les décisions stratégiques reposent in fine sur un seul actionnaire.

Côté américain, la réplique est venue de la FCC. Son président Brendan Carr a évoqué la possibilité de mesures de réciprocité si l’Europe persistait à favoriser ouvertement ses propres opérateurs, un avertissement à peine voilé visant les positions des groupes télécoms européens présents sur le marché américain. On retrouve ici un schéma devenu classique dans les relations numériques transatlantiques de 2026 : la Commission invoque la souveraineté technologique, Washington répond par la menace tarifaire ou réglementaire. Le cloud souverain et les puces avaient déjà eu droit à leur épisode, le satellite y a désormais le sien.

Ce que les DSI devraient en retenir

Au delà du folklore géopolitique, ce dossier a une portée très concrète pour qui pense résilience des télécommunications et continuité d’activité. Les services satellite to device commencent à apparaître dans les feuilles de route de connectivité de secours, en particulier pour les sites isolés, les flottes mobiles ou les plans de continuité d’activité en cas de défaillance des réseaux terrestres. Or la restriction de l’accès au spectre 2 GHz en Europe limite de fait l’expansion commerciale de Starlink sur ce segment précis, sans pour autant garantir l’existence à court terme d’une alternative européenne pleinement opérationnelle. IRIS² n’attendra ses premiers services gouvernementaux que vers 2030, et son volet commercial grand public reste, pour l’instant, largement théorique face aux près de 10 000 satellites déjà en orbite pour Starlink.

Il y a là un paradoxe que beaucoup ne manqueront pas de relever : on restreint l’acteur qui dispose déjà d’une infrastructure opérationnelle au profit d’un projet dont l’industrialisation reste à venir, au nom d’une souveraineté dont l’effectivité technique n’est pas encore démontrée. La logique n’est pas absurde sur le papier, elle rejoint les arbitrages déjà connus sur le cloud souverain ou les semi conducteurs, mais elle impose aux directions des systèmes d’information d’intégrer un facteur d’incertitude supplémentaire dans tout projet de connectivité satellitaire en Europe : disponibilité du spectre, calendrier de mise en concurrence, et risque non négligeable de rétorsion réglementaire côté américain.

Pour les organisations qui envisagent des usages satellitaires direct to device dans leur stratégie de résilience, la prudence est donc de mise : ce dossier est loin d’être clos, les textes doivent encore passer le filtre des États membres et du Parlement, et le rapport de force entre Bruxelles et Washington sur ce terrain ne fait, à ce stade, que commencer.

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