Les promesses d’Elon Musk… SpaceX à 1 800 milliards : génie ou folie ?
Petit sujet hors du monde propre de l’informatique… encore que.
L’entrée en bourse est réelle, imminente, et historique. Le dépôt du document S-1 le 20 mai 2026 officialise l’arrivée de SpaceX sur les marchés publics, avec une introduction prévue autour du 11-12 juin 2026 sur le Nasdaq sous le symbole SPCX. La valorisation cible a été revue de 2 000 à environ 1 800 milliards de dollars après consultation des conseillers financiers et des investisseurs institutionnels. L’objectif de levée de fonds, lui, ne bouge pas : 75 milliards de dollars, ce qui dépasserait largement le record établi par Saudi Aramco en 2019 avec 25,6 milliards.
La question centrale : est-ce justifiable, ou est-ce la bulle techno de 2026 ?
Ce que SpaceX a réellement accompli — et c’est colossal
Il faut commencer par là, parce que les réalisations concrètes de SpaceX sont sans équivalent dans l’histoire du spatial privé.
Sur le lanceur Falcon 9, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au total, 637 tentatives de lancement pour 634 réussites, avec 609 atterrissages de boosters récupérés et un record de réutilisation à 34 vols pour un même booster. En 2025, SpaceX a réalisé 167 lancements orbitaux, dépassant le record de 134 établi en 2024. Pour donner un ordre de grandeur : la Russie, les États-Unis gouvernementaux, l’Europe et la Chine réunis ne font pas mieux. La branche historique de lancements accapare 95 % du marché domestique américain.
Sur Starlink, la démonstration est encore plus impressionnante. Le 19 octobre 2025, SpaceX a franchi le cap des 10 000 satellites Starlink lancés en orbite, depuis les deux premiers prototypes de février 2018. Le réseau compte 10,3 millions d’abonnés dans 150 pays, adressant un marché de la connectivité estimé à 1 600 milliards de dollars. La branche Starlink a dégagé un bénéfice d’exploitation de 1,19 milliard de dollars au seul premier trimestre 2026.
Ces deux piliers : fiabilité des lancements et croissance de Starlink, fondent réellement une valorisation élevée. SpaceX, contrairement aux bulles internet de 2000, génère 18,7 milliards de dollars de revenus avec plus de 40 % de marge brute. Le multiple est important mais s’adosse à des fondamentaux solides. Difficile de contester ça.
Les vraies raisons qui rendent la valorisation défendable
Starship change structurellement l’économie spatiale. Si ce lanceur atteint sa maturité, le coût de mise en orbite s’effondre d’un facteur 10 à 100. Chaque satellite Starlink pourrait être remplacé ou étendu pour une fraction du coût actuel, et SpaceX deviendrait le fournisseur d’infrastructure de tout ce qui se passe en orbite basse y compris pour des concurrents.
La position de monopole de fait sur les lancements US est un actif réglementaire. Les contrats DoD, NASA, et les clients commerciaux n’ont tout simplement pas d’alternative domestique crédible pour les charges lourdes. Arianespace est sortie du marché commercial faute de compétitivité, Blue Origin n’a pas le marché, et ULA ne joue pas dans la même cour de coûts.
L’intégration de xAI crée un récit « IA + espace » qui est électriquement attractif pour les marchés en 2026. SpaceX a fusionné avec xAI début 2026, regroupant le spatial, la connectivité internet et l’IA sous une même structure. C’est un positionnement narratif puissant, même si les synergies réelles restent à démontrer et sont un peu je pense tirées par les cheveux, mais pourquoi pas…
Les zones d’ombre sérieuses à l’éclairage du cas Tesla
Maintenant, la partie qui mérite un regard plus froid 🙂
Le dossier financier révèle des fissures préoccupantes. Au premier trimestre 2026, la perte nette grimpe à 4,28 milliards de dollars. Le plus gros trou vient de xAI, absorbée par SpaceX en février, qui affiche 2,47 milliards de dollars de perte opérationnelle pour seulement 818 millions de revenus. Fin mars, SpaceX portait 29 milliards de dollars de dette, avant un crédit-relais de 20 milliards en avril pour refinancer les dettes liées à xAI et X. En clair : Musk a utilisé SpaceX pour sauver ses autres entreprises déficitaires, et les futurs actionnaires hériteront de cette ardoise…
La gouvernance est franchement problématique. Elon Musk détient 51,2 % des parts sociales et 85,1 % des droits de vote. Selon le document déposé, Musk conserverait la grande majorité des droits de vote, ce qui laisse peu de contre-pouvoir aux autres actionnaires. Acheter une action SpaceX, c’est parier sur Musk, pas sur une gouvernance d’entreprise.
Starship reste un programme à risque. Lors du vol 12 du 22 mai 2026, première configuration Starship V3, le booster Super Heavy a subi une anomalie au stade de la récupération plusieurs moteurs n’ont pas réussi à s’allumer pour le boostback burn, conduisant à un crash dans l’océan. La FAA a immédiatement requis une investigation, mettant Starship à nouveau au sol. C’est le schéma répété : explosion ou anomalie, investigation FAA, arrêt de plusieurs mois, recommencer. Starship est central dans la valorisation mais même si c’est les réussite sont. spectaculaire (y compris le dernier vol) cela reste un programme de test.
Le problème Musk : quand l’histoire Tesla brûle la crédibilité
C’est ici que le bât blesse le plus, et c’est l’angle que beaucoup d’analyses évitent soigneusement.
Musk a une histoire documentée de promesses avec des délais fantaisistes. Sur Tesla : en janvier 2025, le PDG affirmait que des véhicules totalement autonomes circuleraient à Austin dès juin « sans personne à bord ». La réalité sur le terrain a diffère sensiblement Tesla a lancé son service de robotaxis à Austin en juin, mais dans des conditions très différentes de ce qui avait été annoncé. Le programme Tesla Semi a connu une véritable saga, avec des promesses initiales de production en 2025 restées lettre morte, repoussées à 2026. L’objectif de produire entre 5 000 et 10 000 robots Optimus d’ici fin 2025 n’a pas été atteint, avec des preuves limitées de production même dans les centaines. Autant le dire tout de suite, les promesses de délais de Musk sont dans un calendrier d’un monde parallèle au notre !
Le Cybertruck, annoncé en 2019 avec une production « fin 2021 », n’a commencé à livrer qu’en 2023, avec une capacité actuelle de 125 000 unités par an loin des chiffres mirobolants promis pour finalement générer des pertes importantes et très peu de clients réels (à part… SpaceX tiens donc)
Pourquoi cela compte pour SpaceX ? Parce que la vraie zone d’incertitude reste Starship et Mars, qui sont des promesses non encore monétisées. Or, la valorisation de 1 800 milliards intègre manifestement une prime sur ces promesses : les data centers dans l’espace, la base lunaire, les missions Mars. Musk a écrit en mars 2025 que « Starship part pour Mars fin de l’année prochaine » avec Optimus à bord, et que des alunissages humains pourraient commencer dès 2029. Ce sont exactement le type de déclarations spectaculaires que l’historique Tesla devrait nous inviter à accueillir avec prudence.
Verdict : une valeur réelle, une prime de rêve et un risque de gouvernance critique
SpaceX vaut cher, et pour de bonnes raisons. Falcon 9 et Starlink sont des actifs industriels de classe mondiale, réels, profitables, sans concurrent sérieux à court terme. La trajectoire de croissance de Starlink est crédible.
Mais la valorisation à 1 800 milliards ne s’explique pas par les fondamentaux seuls : elle intègre Starship opérationnel, Mars colonisée, des data centers orbitaux, et l’IA. Ce sont des paris sur un homme qui a le talent de l’impossible (mais aussi une longue liste de délais chroniques sur ses autres projets). Il y a un problème de gouvernance sérieux : non seulement la personnalité de Musk, mais aussi le fait qu’il utilise SpaceX comme vehicle pour ses autres intérêts : sauvetage de xAI, prêts personnels.
Des analystes comme Franco Granda de Morningstar anticipent des fluctuations potentielles de 20 à 30 % post-IPO en raison du flottant extrêmement faible de 3 à 4 %. Ce n’est pas une action pour les investisseurs qui cherchent la stabilité : c’est un titre qui fonctionnera comme un levier sur la confiance en Elon Musk. Le jour où Starship rate un vol critique au mauvais moment, ou où Musk est rattrapé par ses casseroles politiques, la décote peut être sévère.
ceci amène à mon avis aussi une question pour les DSI qui lisent ceci , n’est peut-être pas « vaut-elle 1 800 milliards ? » mais « est-ce que l’infrastructure Starlink deviendra incontournable pour l’entreprise étendue demain ? » et là, la réponse commence à être oui pour beaucoup de cas d’usage…