Claude coûte cher et personne ne sait combien : c’est le vrai problème des entreprises avec Anthropic

Il y a une chose que les directeurs des systèmes d’information savent faire mieux que quiconque : calculer. Et ce qu’ils calculent en ce moment avec Anthropic, c’est que la facture monte plus vite que leur capacité à la prévoir. The Information révèle que plusieurs grands clients d’Anthropic, dont PagerDuty et ServiceNow, traversent une période inconfortable : des hausses de prix successives sur les outils Claude, combinées à une absence quasi totale de visibilité sur la consommation réelle de leurs équipes.

ServiceNow a ainsi déjà épuisé l’intégralité de son budget annuel alloué aux outils Anthropic, et l’année est loin d’être terminée. Ce n’est pas tant la dépense en elle-même qui pose problème, que l’impossibilité de la piloter. Kellie Romack, directrice numérique et informatique de ServiceNow, pointe un manque structurel chez Anthropic : l’absence de données de télémétrie granulaires. Chez Microsoft, SAP, Workday ou Salesforce, ces données sont monnaie courante. Elles permettent de savoir quel utilisateur consomme quel outil, dans quelle proportion, et avec quelle efficacité. Chez Anthropic, ce niveau de détail n’est pas fourni nativement.

Le symptôme concret de ce manque : les entreprises ne peuvent pas identifier facilement les utilisateurs qui pratiquent ce que Romack appelle le « tokenmaxxing », c’est-à-dire l’utilisation excessive ou inefficiente des outils d’IA. Sans cette visibilité, impossible de rationner, de recadrer, ou tout simplement de comprendre d’où vient la dépense.

Des contournements existent, mais ils sont loin d’être transparents. Il est possible de connecter les comptes Claude à des outils d’analyse externes via des API standard, pour reconstituer une image de l’usage. ServiceNow utilise pour cela sa propre solution, AI Control Tower, qu’elle commercialise également à ses clients pour leur permettre de surveiller l’usage de l’IA à l’échelle de leur effectif. Un membre de l’équipe de Romack est dédié à plein temps à cette surveillance. Ce n’est pas ce qu’on appelle de l’autonomie opérationnelle.

National Life Group, un assureur également client d’Anthropic, partage le même constat. Son directeur de l’information et de la stratégie, Nimesh Mehta, résume la situation d’une formule qui fait réfléchir : Anthropic est « excellent pour les usages grand public, mais pas terrible pour les entreprises » qui souhaitent surveiller les usages individuels. C’est une critique sérieuse, formulée avec diplomatie, mais qui touche un point fondamental de la proposition de valeur enterprise.

L’autre angle mort concerne les SLA, ou accords de niveau de service. Ces contrats, absolument standards dans l’industrie du logiciel, définissent les engagements de performance, de disponibilité et de réponse au support. Romack et Mehta confirment qu’Anthropic n’en propose pas à ses clients. Pour une entreprise qui construit des processus métier critiques sur Claude, c’est une lacune difficile à ignorer lors des arbitrages de la DSI ou des audits de la RSSI.

Romack tempère toutefois ses critiques en reconnaissant qu’Anthropic est une jeune entreprise, dont la technologie et le modèle commercial sont encore en cours de maturation. Elle se dit non pas frustrée, mais demandeuse de davantage de transparence. Formule polie pour dire que ce n’est pas encore au niveau attendu d’un fournisseur stratégique.

Ce qui retient malgré tout les entreprises, c’est la peur d’être à la traîne. Leurs dirigeants parient que les modèles économiques vont finir par se stabiliser, et que renoncer à Claude aujourd’hui, c’est laisser un avantage concurrentiel à leurs rivaux. C’est une logique FOMO appliquée aux budgets IT, et elle est puissante.

Un aspect positif mérite d’être signalé : contrairement aux engagements sur des licences logicielles pluriannuelles ou aux effectifs recrutés pour porter ces projets, les abonnements Anthropic peuvent théoriquement être coupés rapidement si les arbitrages budgétaires l’exigent ou si une alternative moins coûteuse émerge. C’est un filet de sécurité que n’offrent pas tous les investissements technologiques.

Reste que, pour une plateforme qui ambitionne de s’imposer dans les DSI des grandes entreprises mondiales, le chantier est encore ouvert. La transparence tarifaire, la télémétrie native et les SLA ne sont pas des gadgets : ce sont les fondamentaux du contrat de confiance entre un éditeur et ses clients professionnels. Anthropic les connaît forcément. La question est de savoir à quelle vitesse elle va les adresser, avant que ses clients décident de ne plus attendre.

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